\documentclass[11pt]{book} \usepackage[ papersize={175mm,270mm}, total={130mm,212mm}, marginparwidth=5mm, %hoffset=-10mm, %showframe=true, showcrop=true, verbose=true, ]{geometry} %\overfullrule 50pt % %\usepackage{mfirstuc}% mettre en majuscule une 1re letter % \usepackage{manyfoot} %\usepackage{fontspec} %\usepackage[fontsize=10]{fontsize} % %\usepackage[cross,b5,center]{crop} \counterwithin{figure}{section} % \usepackage{ebgaramond} \usepackage{unicode-math} \setmathfont{Garamond-Math} \usepackage[export]{adjustbox} \usepackage{wrapfig,subcaption,caption} \usepackage{multicol} \usepackage{boxedminipage} \usepackage[french]{babel} %\frenchsetup{og=«, fg=»} % inutile avec lualatex \usepackage{textcomp}% des symboles? \usepackage{epigraph,csquotes,verse} \usepackage{graphicx} \usepackage{layout} % \usepackage{titlesec} \usepackage{chngcntr}%bidouiller les compteurs \usepackage{upquote} \usepackage{microtype} %\usepackage{xcolor} \usepackage{longtable} \usepackage{booktabs} \usepackage{bookmark} \usepackage{array} \usepackage{calc} \usepackage{soul} \usepackage{multirow} \usepackage{placeins}% pour avoir \FloatBarrier \usepackage{etoolbox} % \usepackage[style=authoryear]{biblatex} %\usepackage{citeall} \addbibresource{} % \usepackage{fancyhdr} %\usepackage{lipsum} % %\usepackage[hydelinks]{hyperref} %\usepackage[para]{footmisc}% mettre les footnotes en ligne \usepackage{cleveref} % \providecommand{\tightlist}{% \setlength{\itemsep}{0pt}\setlength{\parskip}{0pt}} \newcommand{\mysection}[2]{\section*{ #2}} % Pour ajouter du texte aux \part. ! 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Elle arrive bien derrière la Sphinge, le Minotaure ou les Centaures. Or, à plusieurs égards, Chimère est un être mythique hors norme, tout comme l'histoire même du mot en français\footnote{Approche essentiellement iconographique dans Moretti 2003.Voir aussi Roes 1934; \hl{Amandry 1948}.}. Par son nom d'abord, purement animal ---elle est la seule dans ce cas. Χίμαιρα désigne une jeune chèvre d'un an, ayant mis bas pour la première fois à la sortie de l'hiver, χεῖμα, «la saison du mauvais temps, l'hiver», dans le vocabulaire poétique, χειμών en prose. Sa généalogie, nous la connaissons par un unique vers d'Hésiode\footnote{Hésiode \emph{Théogonie} 319: «Elle {[}Echidna{]} enfantait aussi Chimère, qui souffle un feu invincible, Chimère, terrible autant que grande».}. Elle est la fille de Typhon et d'Échidna, Vipère. Elle a comme frère et sœur Cerbère et l'Hydre de Lerne et comme demi-sœur la Sphinge et demi-frère le Lion de Némée\st{.} \textbf{\hl{fig.}1} L'aspect physique de Chimère est une autre spécificité. Les monstres de la mythologie grecque sont le plus souvent construits à partir de deux éléments inconciliables dans la nature: le Centaure, homme et cheval ou les Sirènes, femmes et oiseaux\footnote{Catalogue des représentations de Chimère in Jacquemin A., \emph{LIMC}, \emph{s. v.} «Chimaira».}\st{.} Chimère est triple\footnote{Homère, \emph{Iliade} VI, 179-180 «Elle était de race non point humaine, mais divine: lion par devant, serpent par derrière, et chèvre au milieu».}: un corps de lion reconnaissable à sa crinière et à sa musculature, portant au milieu du dos un avant train de chèvre et, à l'arrière, une queue de serpent pourvue d'une tête. Le lien entre le corps de lion et l'avant-train de chèvre, moins «naturel» si l'on peut dire, que, par exemple, le torse d'homme et le corps de cheval pour le centaure, a du reste posé problème aux Anciens. La queue fait aussi difficulté. Elle est nommée δράκων en grec, \emph{draco} en latin, que l'on traduit souvent par «dragon». Mais le mot grec, δράκων a les deux sens de «serpent» et de «dragon». C'est le mot qu'utilise Homère, dans l'\emph{Iliade}. Hésiode emploie ainsi dans le même vers deux mots, ὄφις «serpent» et δράκων, En latin, Ovide utilise \emph{serpens}, tandis qu'Hygin emploie \emph{draco}\footnote{Ovide, \emph{Métamorphoses} IX, 649; Hygin, \emph{Fables} 57.}. Les monstres tripartites sont rarissimes, et l'une des composantes apparaît souvent comme secondaire: les ailes de la Sphinge à corps de lion, torse et tête de femme et ailes de rapace. Mais chez Chimère les trois composants sont d'égale importance: la statue dite Chimère d'Arezzo le montre bien. \textbf{\hl{fig.}2} Ces éléments constitutifs ne sont pas eux-mêmes absolument fixés. Euripide évoque une «lionne cracheuse de feu»; le poète Ovide lui donne une gueule de lionne. Le scholiaste d'Homère parle d'un devant de lion et, dans la même phrase, d'une tête de lionne\footnote{Euripide, \emph{Electre}, 473; \emph{Scholie à Iliade} 6 181b; Ovide, \emph{Métamorphoses} IX, 649.}. Un vase à figures rouges d'Apulie montre des mamelles sur la partie centrale de l'animal, mais garde la crinière du mâle \textbf{\hl{fig.}3}. Deux mamelles sont aussi visibles sur Chimère qu'affronte Bellérophon sur le «Relief Jacobsthal» \textbf{\hl{fig.}4} et \textbf{\hl{fig.}5} sur la mosaïque romaine du Musée Rolin d'Autun. S'il est difficile de donner un sexe au serpent, la troisième composante est nécessairement femelle, du fait du nom même de Chimère: le bouc en grec se dit τράγος. Mais il y a plus. On s'attend en effet à ce que, des trois animaux, deux soient particulièrement dangereux, le lion ou le serpent. Or c'est la chevrette qui est la plus redoutable. Dans les six cas que nous connaissons où Chimère est représentée crachant le feu, ce feu est craché par le lion une fois, la chèvre quatre fois, les trois têtes en même temps une fois: la chèvre l'emporte donc. Les circonstances de la naissance de Chimère sont inconnues. Ce que dit le mythe, c'est qu'elle vécut protégée d'Amisodarès roi de Carie (au sud-ouest de la Turquie actuelle), dans une grotte proche de la cité de Patara, en Lycie, une région frontalière de la Carie. Elle ravageait les terres et terrorisait les habitants de Lycie. Le roi de Lycie, Iobatès, pour se débarrasser de Chimère, aurait fait appel au héros Bellérophon, monté sur le cheval ailé Pégase. Bellérophon aurait tué Chimère soit, se tenant à distance, en la criblant de flèches, soit --- version la plus souvent représentée --- en enfonçant dans cette même gueule une lance pourvue d'une pointe en plomb qui aurait fondu et aurait étouffé la bête\footnote{Voir par ex. Lysias, fragment 439: «\textbf{}Quand il eut attrapé Chimère, il attacha un plomb à sa lance et l'enfonça dans sa bouche brûlante, où le plomb, ayant allumé le feu, la tua»; Pseudo Apollodore, \emph{Bibliothèque} 2, 30, «Il s'éleva dans les airs et, d'en haut, il abattit Chimère à coups de flèches»; Athénée, \emph{Deipnosophistes} 11, 97, 19.}. La dernière particularité notable de Chimère est qu'elle est la dernière des monstres de la génération qui précéda le triomphe des dieux olympiens à disparaître. Après elle, les puissances divines prennent forme humaine. \section*{Interprétations anciennes} Dès l'Antiquité, les tentatives pour expliquer le mythe, pour le rationaliser, n'ont pas manqué. Ces tentatives suivent un nombre de directions limité. Le paradoxographe Palaiphatos (\textsc{iv}\ieme{} s. av. J.-C.) raconte que dans le royaume d'Amisodarès se trouvait une haute montagne, Chimère, qui possédait une grotte d'où sortait des flammes. Un flanc était habité par un lion, l'autre par un serpent. En utilisant ce feu, Bellérophon, un pirate capitaine du navire Pégase, tua les deux bêtes sauvages\footnote{Palaiphatos, S\emph{ur les récits qu'on ne peut croire}, 28.}. Le philosophe Plutarque (44-125) ne croit pas non plus à la légende traditionnelle. Bellérophon était en réalité un prince de Lycie qui avait éliminé un capitaine pirate (ceux-ci étaient nombreux dans cette région d'Asie Mineure) du nom de Chimaros. Le bateau de Chimaros était orné d'une tête de lion à la proue et de dragon à la poupe. Bellérophon, monté sur Pégase, l'aurait combattu et tué, ramenant la paix dans la région\footnote{Plutarque, \emph{Moralia}, \emph{Actions vertueuses et courageuses des femmes}, 244-248.}. Un autre mythographe, Héraclite (\textsc{i}\ieme{}-\textsc{ii}\ieme{} s.) avance une interprétation assez originale. Chimère était une reine qui ne respectait pas les traités conclus et assassinait ses hôtes. Bellérophon l'élimina, ainsi que ses deux frères, Léon, Λέων, et Drako, Δράκων.\footnote{Héraclite le paradoxographe, éd. Westremann p.316.} Un scholiaste de l'\emph{Iliade} d'Homère reprendra bien plus tard cette interprétation, mais dans une version plus prosaïque. Il existait (l'auteur ne dit ni où ni quand) une auberge tenue par deux aubergistes Léo et Drako pour lesquels travaillait une aubergiste cuisinière nommée Chimère, qui tuait et faisait cuire certains clients et les donnait à manger aux autres\footnote{\emph{Scholia in Iliadem} VI, 181 b.}. Ces explications ont souvent paru trop compliquées et peu vraisemblables. Nombre d'auteurs préférèrent alors une explication géographique donc, au moins en principe, vérifiable. Le géographe Strabon (60 av.-20 ap. J.-C.) est de loin le plus prudent. Il existait en Lycie une montagne et une cité nommées Cragos. Il ajoute: «À propos de cette montagne on raconte la légende de Chimère. Non loin de là, il y a aussi une gorge nommée Chimère, qui s'étend depuis le rivage». Mais il n'en dit pas plus ---et l'on ignore toujours l'emplacement de cette cité et même si elle a réellement existé\footnote{Strabon, \emph{Géographie} 14, 3, 5.}. Ctésias, médecin voyageur du \textsc{v}\ieme{} s. déjà, écrivait «que près de Phasélis, en Lycie, il y a un feu immortel», sans aller plus loin. Pline l'Ancien le suivra plus tard: «dans la région de Phasélis brûle le mont Chimère»\footnote{Ctésias, \emph{L'Inde}, fragment 45; Pline l'Ancien, \emph{Histoire Naturelle} II, 110.}. Mais c'est Servius, au \textsc{iv}\ieme{} s., qui livrera l'explication la plus suivie: «C'est un mont de Cilicie, dont le sommet est encore en feu aujourd'hui et autour duquel on trouve des lions; ses flancs sont des pâturages où les chèvres abondent; au pied de ce mont, les serpents pullulent». On retrouve Servius chez bien d'autres, dont Isidore de Séville, qui y voit logiquement un volcan, qu'il rapproche de l'Etna et du Vésuve\footnote{Servius, \emph{Sur l'Énéide} VI, 288; Isidore de Séville, \emph{Étymologies} XIV, 14, 3, 46.}. Bien plus tard, la région où aurait vécu Chimère fut identifiée aux environs du village turc de Yanartaş, «Roche Enflammée» en turc, près de l'antique cité d'Olympos en Lycie: des gaz combustibles émanent du sol et produisent une multitude de flammèches, qui seraient à l'origine de la légende. L'hypothèse fut évidemment suivie avec enthousiasme par les guides de voyages et les autorités touristiques locales contemporaines. La dernière vague d'interprétations apparaît chez les auteurs tardifs et elle est purement symbolique. On ne se pose en effet plus la question de savoir si Chimère a réellement existé. Le monstre aux trois corps est l'image des trois âges de l'homme\footnote{Trois âges, car l'enfant n'est pas véritablement un homme.} ---adolescence, âge mur, vieillesse--- et plus précisément des trois étapes de la passion amoureuse. Le meilleur représentant de ce point de vue est sans doute Fulgence le Mythographe, qui vécut au \textsc{v}\ieme{} ou \textsc{vi}\ieme{} s.: «Si la Chimère est représentée avec un corps en trois parties, c'est parce que dans l'amour il y a trois modalités: le commencement, l'accomplissement et l'achèvement. En effet, quand l'amour arrive, tout neuf, il attaque avec la férocité des bêtes, comme le lion {[}\ldots{]}. Quant à la chèvre qui est représentée dans sa partie centrale, c'est l'accomplissement du plaisir des sens, pour la raison évidente que les animaux de cette espèce sont particulièrement enclins au plaisir des sens {[}\ldots{]}. Quant à ce qu'elle soit, dit-on, un serpent par derrière, en voici la raison: après l'accomplissement, le plaisir des sens provoque la blessure du repentir et le poison du péché»\footnote{Fulgence le Mythographe, \emph{s. v.} «Cymera». Voir aussi Mythographe du Vatican III, 14, 4 et 5, «De Perseo» 4-5\textbf{;} Isidore de Séville, \emph{Étymologies} I, 40. 4.}. On laissera le lecteur juge de la justesse de cette peinture de l'amour et du tempérament des chèvres. \section*{Postérité: peinture, gravure et architecture} Le monstre tripartite qu'est Chimère disparaît des récits légendaires médiévaux, même si les créatures fantastiques restent très présentes --- quitte à être christianisées, comme dans la légende de saint Georges terrassant le dragon, qu'on a souvent rapprochée de la lutte de Bellérophon et Pégase contre Chimère. Les représentations d'êtres composites subsistent cependant au Moyen-Âge: ils figurent nombreux, par exemple, sur la bordure supérieure de la \emph{Tapisserie de Bayeux} (\textsc{xi}\ieme{} s.), et la Renaissance en fera aussi un très large usage, avec,par exemple, la multitude de créatures étranges de Jérôme Bosch. Mais Chimère \emph{stricto sensu} s'éclipse, à la différence d'autres figures plus connues, comme les centaures ou la licorne. Les mythographes de la Renaissance ne s'intéressent guère à ce monstre homérique et la découverte en 1553 de la \emph{Chimère d'Arezzo}, qui sera pourtant exposée dans le palais Médicis à Florence, n'a pas retenu l'attention des artistes contemporains\footnote{Sur la chimère Renaissance, Morel 2003.}. Le terme va subsister ou plutôt réapparaître dans le domaine de l'architecture, mais avec une définition élargie, héritée à la fois des représentations de la Renaissance et du sens abstrait que prend très tôt le mot en français, sur lequel nous reviendrons\footnote{Quatremère de Quincy 1832, \emph{s. v}.; Ramée 1868.}. Le nom commun «chimère» désigne toute créature fantastique composite, mais pas nécessairement tripartite, qu'on ne confondra pas avec la gargouille, puisqu'elle n'a aucun rôle utilitaire à la différence de cette dernière. On rencontre ces chimères dans l'art roman et surtout gothique mais les plus célèbres se voient, \textbf{\hl{fig.}6} très nombreuses, en plusieurs endroits de Notre-Dame de Paris. Elles forment en particulier ce qu'on appelle la \emph{Galerie des chimères} ou la \emph{Galerie des Stryges}, le long de la balustrade de la façade de la cathédrale. Ces quinze œuvres (la plus connue est \emph{La Stryge})\footnote{Le ou la stryge est une créature proche de ce que nous nommons vampire --- et ce dernier terme à progressivement supplanté celui de stryge: cf. \emph{Dictionnaire de Trévoux} 1752, \emph{s. v.} «Stryges», p.859: «Voyez Vampires, qui signifie la même chose».} furent réalisées sur des dessins de Viollet-le-Duc, lors de la restauration de la cathédrale, achevée en 1856. Elles n'appartiennent donc pas à la cathédrale gothique, mais sont des créations contemporaines, inspirées à Viollet-le-Duc par ses lectures et surtout par les dessins d'Honoré Daumier pour une édition illustrée de \emph{Notre-Dame de Paris} de Victor Hugo: elles relèvent d'une vision très romantique voire romanesque du Moyen-Âge et n'ont, par l'aspect, plus grand-chose à voir avec Chimère\footnote{Le Men 2010; Camille 2011.}. Ces chimères furent aussi largement utilisées au \textsc{xix}\ieme{} et au début du \textsc{xx}\ieme{} siècle comme éléments de décor dans l'architecture civile cette fois, au-dessus d'un porche, d'une porte ou comme support de balcon par exemple\hl{.} Après l'époque médiévale et avant sa réapparition dans l'art néogothique, Chimère reste discrète. Les Modernes s'y réfèrent, mais le plus souvent dans une perspective evhémériste directement héritée de l'Antique. L'entrée «Chimère» de l'\emph{Encyclopédie} de Diderot et d'Alembert, par l'abbé Mallet, en est le meilleur exemple. Elle rappelle, sans trancher, deux hypothèses que nous avons évoquées: l'existence d'une montagne enflammée, empruntée à Plutarque, et celle du navire Pégase\footnote{\emph{Encyclopédie,} Paris, 1751-1772\emph{, s. v}. «Chimère».}. \textbf{\hl{fig.}7} Le personnage de Chimère connut surtout une sorte de renaissance un peu plus tard avec la publication en 1771 d'une eau-forte que son auteur titra lui-même «La Chimère de Monsieur Déprez» et qu'il légenda longuement dans son dernier état\footnote{Michel 1994.}: «Cette Horrible beste née dans les Sables brulans de l'Afrique s'étoit pratiquée une retraite dans les ruines du Palais de Massinissa Ancien Roi des Numides; elle n'en sortoit que pour devorer les Animaux et les voyageurs; On lui a trouvé sous le ventre une poche enorme dans la quelle elle enfermoit les Hommes dont elle faisoit sa pâture; Chacune des trois têtes mangeoit à son tour les membres des Malheureux qu'elle avoit surpris sur les routes, et tandis que l'une devoroit les deux autres soutenoient la proie. Ce Monstre étoit toujours en marche, il avoit des ailes et des Nageoires; On le voyoit tantôt sur la terre tantôt sur les Eaux. Sa grosseur étoit celle de l'Eléphant; Il a fallu un grand nombre de Soldats armées pour s'en deffaire avec des Chiens dressés au Combat». Être à trois têtes, différentes de celles du monstre antique, cette Chimère est très clairement annonciatrice du Romantisme. On retrouve en effet ces créatures dans plusieurs romans, comme \emph{Smarra} de Charles Nodier ou dans \emph{Isaac Laquedem ou le Juif errant} d'Alexandre Dumas\footnote{Nodier 1821; Dumas 1852-53.}. Chimère est de même évoquée par Flaubert dans \emph{La tentation de saint Antoine} et Huysmans y fait une rapide allusion dans \emph{À rebours}\footnote{Flaubert 1874; Huysmans 1884.}. L'image de Déprez, qui se vendait bon marché, a marqué les contemporains et elle aura une postérité surprenante. Les trois têtes furent dotées de chapeaux symboliques (mitre, bicorne, bonnet) et Chimère devint le symbole de l'Ancien Régime: «Un monstre à trois têtes désignant les trois états de l'Aristocratie s'occupe de dévorer le reste du cadavre du Peuple qu'il a englouti impitoyablement dans ses entrailles carnivores. Il est précédé du Fanatisme aux queues de dragon et qui est vêtu d'un froc monacal, il porte à califourchon sur son dos l'Hypocrisie pressant un serpent qui distille son poison aristocratique» \textbf{\hl{fig.}8}. C'est à un certain nombre de peintres symbolistes que l'on doit, à la fin du \textsc{xix}\ieme{} s., une présence renouvelée de Chimère, ou plutôt, désormais, de la chimère, être générique. Deux peintres, dont l'inspiration a des liens très forts avec la littérature de l'époque (Huysmans et le Flaubert de la \emph{Tentation} surtout) sont caractéristiques\textbf{.} Gustave Moreau entreprend à partir de 1880 un grand tableau, \emph{Les Chimères}, qu'il n'acheva jamais: les personnages féminins sont accompagnés d'une foule d'êtres composites, de chimères donc, sans qu'aucune n'évoque précisément par son aspect la créature antique \textbf{\hl{fig.}9}. La chimère est une image, où se retrouvent, comme Moreau l'écrit lui-même, «toutes les formes de la passion, de la fantaisie, du caprice chez la femme», dans un décor fantasmé alliant l'Antiquité et le Moyen-Âge à la Renaissance. Odilon Redon, lui aussi, à la fin des années 1880, produira plusieurs images de chimères aux titres mystérieux: «Ensuite paraît un être singulier, ayant une tête d'homme sur un corps de poisson (d'après la tentation de Saint-Antoine)» et «Chimère, une tête aux yeux clos d'où partent d'étranges arabesques». On ne s'étonnera donc pas de la réapparition, plus tard, du même motif chez les peintres surréalistes: certains «cadavres exquis» issus de l'écriture automatique font apparaître des êtres composites complexes. Plusieurs peintres ont même explicitement titré leurs œuvres «chimère», comme André Masson, Victor Brauner \textbf{\hl{fig.}10} ou Max Ernst\footnote{Sur le surréalisme et Chimère, Ottinger 2003b.}. Mais en même temps, au-delà du monstre grec, au-delà des monstres fantastiques, Chimère a acquis une réalité tangible selon un processus bien connu de remploi de termes empruntés par les savants à l'Antiquité pour désigner des êtres ou des choses. Or, dans le cas de Chimère, ce processus a pris une importance particulière, puisqu'il concerne des êtres bien réels, mais aussi des êtres imaginaires et enfin de véritables créations. \section*{Chimériformes} De nombreux êtres mythologiques ont été utilisés pour nommer, en se fondant sur une ressemblance physique plus ou moins proche ou de façon métaphorique, des êtres réels, plantes, animaux ou êtres humains. Ainsi le sphinx désigne-t-il toute une famille de papillons, du fait de l'aspect de sa chenille, rappelant vaguement la position traditionnelle du sphinx égyptien. C'est aussi une race de chats, à la peau très plissée dépourvue de fourrure: assis ou couché sa posture fait quelque peu penser, là encore, à celle d'un sphinx égyptien. Métaphoriquement, enfin, une personne qui a un discours ambigu, qui joue sur le mystère du langage, est qualifiée de sphinx: ce fut le cas de François Mitterrand. Il en est d'autres: la méduse, le centaure, le cerbère ou la mégère. Chimère a, en revanche, une postérité très limitée dans le monde vivant réel. Les chimaeriformes, constituent un ordre de poissons apparentés de loin aux requins. L'espèce la plus connue est la chimère commune, appelée aussi chimère monstrueuse, \emph{chimaera monstrosa}\footnote{Ebert, Dando 2022.}. Le rapprochement avec Chimère est très lâche: ce poisson porte sur le dos une nageoire dorsale érectile et venimeuse, dangereuse pour ses prédateurs et pour l'homme, nageoire qui peut évoquer, si l'on veut bien faire preuve de beaucoup d'imagination, la chèvre cracheuse de feu. \section*{Paléontologie et muséographie} Le mot chimère est également utilisé en paléontologie. Il désigne des fossiles construits artificiellement à partir de vestiges de plusieurs espèces. Il s'agit donc de faux, composites comme Chimère, héritage des cabinets de curiosité des \textsc{xvii} et \textsc{xviii}\ieme{} s. Le plus connu est l'Homme de Piltdown \textbf{\hl{fig.}11} en Angleterre, découvert à partir de 1908 par Charles Dawson et qui fut considéré au moins jusqu'en 1920 par bon nombre de paléontologues comme le chaînon manquant entre l'homme et le singe, avant que la supercherie soit définitivement démontrée en 1953: le crane d'un homme moderne était associé à une mandibule d'orang-outan\footnote{Historique de la supercherie: Thomas 2002.}. Du reste, à côté de ces faux sérieux destinés à tromper, ces «faux scientifiques» si l'on peut risquer l'expression, on connaît nombre de chimères modernes qui tiennent plutôt du jeu ou, souvent, de l'escroquerie \textbf{\hl{fig.}12}. La \emph{Chimère de Fidji}, dont un spécimen figure dans les collections du MUCEM de Marseille, est un cas emblématique. Lepremier exemplaire connu semble avoir été fabriqué par un pêcheur japonais au tout début du \textsc{xix}\ieme{} s., pour des raisons religieuses --- la sirène, «poisson humain», est une créature de la mythologie japonaise. L'objet, torse de singe et arrière de poisson, longtemps considéré comme les restes d'un être réel, voyagea à travers le monde et fut expertisé par de nombreux savants qui émirent des avis divergents sur l'authenticité ou non de cette momie ou fossile. En 1842, Barnum, «prince des charlatans», entrepreneur de spectacles, en fit l'acquisition et, avec un complice se faisant passer sous pseudonyme pour un naturaliste reconnu, organisa des expositions aux États Unis. Mais l'on sait aussi que nombre de taxidermistes, professionnels ou amateurs, se sont amusés à inventer des êtres fantaisistes sur le même modèle, par pur plaisir dira-t-on, ou par esprit canularesque: notre Dahu est l'une des chimères les plus connues. La chimère est alors, parce qu'elle permet toutes les compositions fictives et farfelues possibles, à la fois un bricolage savant et un jeu de l'esprit et elle rejoint les créations artistiques, en particulier celles des Surréalistes. D'ailleurs certaines créations de plasticiens contemporains, à bien des égards, relèvent de la même veine. On pense à la série de Thomas Grünfeld, \emph{Misfits}, \textbf{\hl{fig.}13} qui associe par exemple en une même sculpture un oiseau à mufle de porc ou un cerf et sa ramure à un corps de girafe. \section*{Chimère, chimérique} Le mot «chimère» connut surtout très tôt en français une évolution de sens tout à fait particulière. Il prit en effet une valeur abstraite et l'adjectif «chimérique» en dérive. Une chimère définit alors selon le \emph{Trésor de la langue française}, un «projet ou idée sans consistance» et, en général employé au pluriel, «une rêverie un peu folle». Ce sens apparaît dès la Renaissance, l'adjectif médiéval \emph{chimere} au sens de « insensé, fou» étant même plus ancien. Aucune des autres créatures mythologiques grecques n'a connu la même évolution. L'adjectif «chimérique» n'a, quant à lui, qu'un seul parallèle, l'adjectif «médusé». La plus belle illustration de ce glissement de sens est évidemment poétique. Le recueil de douze sonnets de Gérard de Nerval, \emph{Les Chimères}, a été publié en 1854 à la suite des nouvelles \emph{Les Filles du feu}. Il ne s'agit plus, à ce moment-là, de créatures mythologiques ou inventées par l'auteur. Le rêve, le songe, la vision y sont en revanche omniprésents. Nerval écrit, à la fin de son épitre dédicatoire à Alexandre Dumas, que ces sonnets qu'il qualifie d'«obscurs» ont été «composés dans un état de rêverie supernaturaliste, comme diraient les Allemands» {[}\ldots et qu'ils{]} «perdraient de leur charme à être expliqués, si la chose était possible». Le recueil assemble des poèmes d'inspirations très variées --- Antiquité, Moyen-Âge, Bible et débuts du christianisme --- ce qui pourrait expliquer aussi, par cet aspect composite, le choix de son titre. Ici le terme perd la valeur péjorative que nous lui associons souvent pour une tonalité purement poétique. Peut-être pourrait-on rapprocher les songes, les fantasmes de Nerval, de ce qu'en dit aujourd'hui la psychanalyse. Le concept de chimère y apparaît, avec des significations variées selon les praticiens, sans être jamais, et de loin, un élément central de la doctrine. Le plus souvent il est à rapprocher du sens courant du terme et désigne une construction imaginaire --- idéalisation d'une personne, projet valorisant fortement la personne. Chez Michel de M'Uzan, cependant, le rapprochement avec Chimère ou au moins avec les diverses créatures composites dites chimères, est plus explicite: la chimère est pour lui le résultat psychique du lien qui relie l'analysant au thérapeute dans le processus du transfert et de contre-transfert, «la chimère des inconscients» pour reprendre un de ses titres\footnote{M'Uzan M. de 2005; M'Uzan M. de \emph{et alii} 2008.}. \section*{ADN chimérique} Si chimère a progressivement, dans notre français courant, perdu toute référence à sa source mythologique, on vient de le voir avec Nerval, si le rêve l'a finalement emporté sur toute composition tripartite d'êtres monstrueux, la science contemporaine, sans prévenir, nous y renvoie, qui fait surgir ou qui crée des êtres apparemment impossibles. \textbf{\hl{fig.}14} Dès le milieu du \textsc{xvii}\ieme{} s., les botanistes découvrirent et tentèrent de comprendre un type d'agrume qu'ils nommèrent \emph{Biz(z)a(r)ria}, \emph{Citrus Bizzarria}, dont le fruit, d'aspect étrange à l'extérieur comme à l'intérieur, est un mélange de cédrat, de bigarade et de citron\footnote{Bellinck 1874.}. Les premiers exemplaires connus proviennent de jardins italiens, avant de se retrouver dans les jardins et orangeries d'Europe où les savants les considéraient comme des hybrides. C'est encore la position de Darwin\footnote{Darwin 1879.}, avant que les Modernes y voient un type de chimérisme, le «résultat d'un conglomérat de deux donneurs». Le terme de chimère va prendre une importance très particulière dans la littérature biologique humaine à partir de 1944 dans un article américain, même si l'existence de créatures chimériques, inexpliquée, était connue depuis longtemps, on vient de le voir\footnote{Belgovskii 1944; Gozlan 2024.}. Le \emph{Dictionnaire de l'Académie de médecine} définit ainsi une chimère: «Organisme constitué de deux ou, plus rarement, plusieurs variétés de cellules d'origine génétique différente» et précise «Le chimérisme complet est exceptionnel dans l'espèce humaine. Il résulte de la fusion de deux œufs au cours d'une grossesse gémellaire provenant d'une double fécondation qui aurait dû normalement aboutir à la naissance de deux jumeaux dizygotes. Le fœtus possèdera ainsi des cellules avec des génomes différents». Une chimère correspond à une seule séquence d'ADN provenant de plusieurs \href{https://fr.wikipedia.org/wiki/Transcription_(biologie)}{transcriptions} ou séquences parentes. On ne rentrera pas, étant très loin d'être un spécialiste en la matière, dans une présentation détaillée de ce qu'est le chimérisme, ses causes, les différentes catégories qu'on y rencontre, les conséquences de ce que certains appellent un «accident génétique», ou encore, à tort, une maladie, voire une «monstruosité». On se contentera, pour mieux faire comprendre le phénomène, que l'on rencontre dans le règne animal et dans le règne végétal, deux exemples chez l'être humain où il est extrêmement rare, l'Académie le souligne, parmi d'autres de la littérature sur le sujet. Les trois fils d'une Américaine en attente de greffe rénale subissent des tests ADN sanguins simples pour savoir si l'un d'entre eux est donneur possible. Ces tests révèlent que, s'ils sont bien fils de leur père, deux d'entre eux ne sont pas fils de leur mère. Des tests complémentaires avec prélèvements cellulaires montrent que la mère des trois enfants était en fait porteuse de deux ADN différents, résultats de la fusion, chez sa propre mère, de deux œufs fécondés par deux spermatozoïdes différents (deux jumeaux) qui auraient fusionné en tout début de grossesse. En Russie, un enfant est né par fécondation \emph{in vitro} avec toutes les précautions possibles. Le test de paternité classique, réalisé après la naissance, montre que le père donneur ne peut être le père biologique. Des examens complémentaires montrent que ce père porte en fait en lui deux ADN, le sien et celui d'un jumeau mort \emph{in utero} à un stade très précoce de la grossesse de sa propre mère, ce qu'on appelle le syndrome du jumeau perdu ou du jumeau évanescent. L'enfant est donc biologiquement le fils de son père et d'un oncle jamais né. On n'ira pas plus loin, en indiquant simplement que des tentatives de création de nouvelles chimères sont faites, on s'en doute, dans certains laboratoires, sans publicité. Ces tentatives, bien entendu, posent des questions déontologiques redoutables et ce domaine de recherche est particulièrement problématique. Moins inquiétant, signalons enfin qu'un laboratoire littéraire, l'Oulipo (\emph{OUvroir de LIttérature POtentielle}), propose à tout un chacun de créer ses propres chimères\footnote{Ouliponet.fr/contraintes/chimere. Sur l'Oulipo, voir, par exemple \emph{OU-\textgreater LI-\textgreater PO} 2014\emph{;} Reggianin Schaffner 2016.}. Et l'on conclura. \section*{Conclusion} Nous sommes partis, au \textsc{viii}\ieme{} s. av. J.-C., de Chimère, un monstre tripartite, dont nous ne pouvons, nous, admettre l'existence, mais dont les Anciens, pendant des siècles, ne mirent pas toujours son existence en doute. Nous en sommes arrivés aujourd'hui à reconnaître la réalité de chimères, d'êtres, de personnes en quelque sorte composites dont nous ne soupçonnions pas, dont nous ne pouvions \emph{a priori} pas admettre l'existence, puisqu'une chimère est le fruit d'une imagination proche de la folie. L'histoire des mots se révèle parfois bien étrange. \section*{Sources: textes grecs} Athénée, \emph{Deipnosophistes,} XI, 97, 19; éd. Georg Kaibel, Leipzig (Teubner), 1887. Ctésias, \emph{L'Inde,} fragment 45; éd. Dominique Lenfant, Paris (CUF), 2004. 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Victor Brauner, \emph{Chimère,} 1941, in Ottinger 2003 Fig.11. L'homme de Piltdown, reconstitution; wikimedia commons. Fig.12. \emph{Chimère de Fidji}, Marseille, MUCEM; wikimedia commons. Fig.13. Thomas Grünfeld, \emph{Misfits}; in Ottinger 2003. Fig. 14\emph{. Citrus Bizzaria} ; wikimedia commons. \input{images} \FloatBarrier \FloatBarrier \FloatBarrier \end{refsection} %@@fin \tableofcontents \end{document}