\documentclass[11pt]{book} \usepackage{geometry} \geometry{ total={130mm,212mm}, %showframe, } % \usepackage[showframe,b5paper]{geometry} % \usepackage{mfirstuc}% mettre en majuscule une 1re letter % \usepackage{manyfoot} %\usepackage[fontsize=10]{fontsize} % %\sepackage[cam]{crop} %\usepackage[cross,b5,center]{crop} %\usepackage[showframe,b5paper,verbose]{geometry} \counterwithin{figure}{section} %\usepackage{fontspec} % \usepackage{ebgaramond} %\usepackage[lining]{ebgaramond} \usepackage{unicode-math} \setmathfont{Garamond-Math} \usepackage[export]{adjustbox} \usepackage{wrapfig,subcaption,caption} \usepackage{multicol} \usepackage[french]{babel} %\frenchsetup{og=«, fg=»} % inutile avec lualatex \usepackage{textcomp}% des symboles? \usepackage{epigraph,csquotes,verse} \usepackage{graphicx} \usepackage{layout} % \usepackage{titlesec} \usepackage{chngcntr}%bidouiller les compteurs \usepackage{upquote} \usepackage{microtype} \usepackage{xcolor} \usepackage{longtable} \usepackage{booktabs} \usepackage{bookmark} \usepackage{array} \usepackage{calc} \usepackage{soul} \usepackage{multirow} \usepackage{placeins}% pour avoir \FloatBarrier \usepackage{etoolbox} % \usepackage[style=authoryear]{biblatex} %\usepackage{citeall} \addbibresource{} % \usepackage{fancyhdr} \usepackage{lipsum} % %\usepackage[hydelinks]{hyperref} \usepackage[para]{footmisc} %\usepackage{manyfoot} \usepackage{cleveref} % \providecommand{\tightlist}{% \setlength{\itemsep}{0pt}\setlength{\parskip}{0pt}} \newcommand{\mysection}[2]{\section*{ #2}} % Pour ajouter du texte aux \part. ! devient insdispensable aux \part% \makeatletter \newcommand{\extraPartText}[1]{\def\@extraPartText{#1}} \pretocmd{\@endpart}{\vspace{5.5cm}\begingroup\@extraPartText\par\endgroup\let\@extraPartText\relax}{}{} \makeatother \newcommand{\titre}[6]{% date / type /auteur/ membre/ titre /titre % (éventuellement raccourci. {\raggedright{\textsl{\bfseries\large \capitalisewords{#1}}}}\\% {\raggedright{\bfseries\large \capitalisewords{{#2}} de #3 } \textsl{#4}}% \addcontentsline{toc}{section}{{\bfseries #1.} \capitalisewords{#2}% de #3 #4.\\% \textsl{#5}}% \vspace*{24pt}% \begin{center}{\Large\bfseries #5}\end{center}% \vspace*{5mm}% \fancyhead{}% \fancyhead[CE]{Mémoires: 2\ieme{} partie}% \fancyhead[CO]{#3. #6}% \setcounter{footnote}{0}% \pagestyle{fancy}% \thispagestyle{empty}% pas de haut de page sur la 1ere page } % pour avoir plusieurs références à la même footnote \makeatletter \newcommand\footnoteref[1]{\protected@xdef\@thefnmark{\ref{#1}}\@footnotemark} \makeatother \newcommand{\rien}[1]{#1} \newcommand{\epigraphnorule}[1]{% épigraphe, sans ligne séparatrice. \newlength{\oldepirule}% \setlength{\oldepirule}{\epigraphrule}% \setlength{\epigraphrule}{0mm}% \epigraph{#1}{}% \setlength{\epigraphrule}{\oldepirule}% } \renewcommand{\thefigure}{\arabic{figure}} % \titleformat{\section}[block]{\large\bfseries}{}{100em}{} \titleformat{\subsection}{\normalsize\bfseries}{}{}{} % % % Pour avoir des displayquote poussés à droite: % \newenvironment{specialquote}{\begin{list}{} {\setlength{\rightmargin}{0pt}}\item[]} {\end{list}} \SetBlockEnvironment{specialquote} % % quelques longueurs : \setlength{\headheight}{14pt} % celle ci et la suivante pour éviter \addtolength{\topmargin}{-0.06094pt}% quelques warnings avec fancy... \newlength{\ldate}% longueur d'un texte comm "2021" (une date \settowidth{\ldate}{0000} % utilisé dans la fabrication des listes d'acads. \begin{document}%\layout % \setcounter{footnote}{0} \pagestyle{fancy} \newcounter{none} \fancyhead{} \fancyfoot{} \fancyfoot[LE,RO]{\thepage} % @@debut \begin{refsection} \fancyhead{} \fancyhead[CE]{Mémoires: 2\ieme{} partie} \titre{12 mai 2026}{Conmmunication}{Annie Caubet,}{membre d'honneur}{De quelques éléphants fameux}{De quelques éléphants fameux} \label{9978bf759f8c3bc406f673d245c65ebefb0a549d} La place qu'occupe l'éléphant dans notre imaginaire est bien supérieure à sa présence dans l'environnement et sa popularité dans la littérature ou les arts du spectacle n'a pas faibli de l'antiquité à nos jours. En m'inspirant des travaux stimulants de Michel Pastoureau sur le bestiaire symbolique du Moyen Âge\footnote{\emph{*}Mes remerciements vont particulièrement à Marguerite Yon-Calvet, Robert Merrillees et Joan Mertens. \emph{.L'Ours}, 2007; \emph{Le Cochon}, 2009; \emph{Le Loup}, 2018; \emph{Le Taureau}, 2020; \emph{LeCorbeau}, 2021; \emph{La Baleine}, 2025; \emph{L'Âne}, 2025.}, je tenterai un bref aperçu d'histoire culturelle de l'éléphant dans l'Antiquité. Certes, je ne suis pas la première à m'intéresser à ces géants qui ont fait la gloire du roi des Perses et d'Hannibal, mais des découvertes récentes enrichissent ce dossier. Il convient tout d'abord de distinguer les éléphantidés vivant à la période glaciaire des espèces encore présentes de nos jours. Le site de Lyon est riche en vestiges des premiers (vers 40.000-20.000 avant notre ère), qui ont très tôt attiré l'attention de l'ASBLA; les os mis au jour dans les années 1824-1826, ont pu passer dans l'opinion pour des restes de géants ou même des vestiges de l'armée d'Hannibal; ils ont été identifiés à l'époque par notre confrère Claude Julien Bredin, directeur de l'École vétérinaire de Lyon, qui leur a consacré des rapports conservés dans les archives de l'ASBLA\footnote{Lavigne-Louis 2017; Saint-Pierre 2017, \emph{sv.} Bredin. Je remercie Pierre Crepelqui me signale le ms 219 de l'ASBLA, comprenant plusieurs rapports de Claude-Julien Bredin sur ces fossiles: f. 128-150:Bredin:\emph{Notice sur des os fossiles de grands mammifères trouvés à la Croix Rousse près de Lyon, lu, août 1824 (autographe) -- 742.} f. 151-158:Bredin: \emph{Seconde notice sur les os fossiles qui ont été trouvés à la Croix-Rousse en août 1824 (autre écriture) -- 760.}f. 168-206 bis:Bredin: \emph{Rapport et dessins sur des os fossiles (titre de J.B. Dumas), Rapport sur une défense d'éléphant fossile trouvée à Serin en janvier 1825 (titre de l'auteur), 1826 (f. 201-206: dessins - 821"}}. Quant au célèbre mammouth de Choulans trouvé en 1859,son squelette exceptionnellement complet fut d'abord entreposé au palais Saint-Pierre, avant d'être remonté en 1872 et exposé, transporté au museum d'Histoire naturelle, et il est devenu aujourd'hui le symbole du musée des Confluences. Depuis l'ère post-glaciaire (l'Holocène, à partir de 11.700 av. J.-C.) et jusqu'à nos jours, il existe au monde deux espèces principales, celles d'Asie (Elephas \emph{maximus}) et celle d'Afrique (Loxodonta \emph{africana})\footnote{L'éléphant africain de forêt, Loxodonta \emph{cyclotis}, a été récemment reconnu comme une espèce indépendante.}. Leurs morphologies respectives sont un peu différentes, mais toute les deux possèdent des défenses de qualité comparable, dont la matière-- l'ivoire-- ne se distingue pas à l'œil nu. Hors de leur habitat, ces espèces ne peuvent être présentes que par l'effet d'opérations menées par l'homme, ce que l'on observe depuis l'Antiquité. \subsection*{Néolithique et âge du Bronze} Les anciens Égyptiens se procurèrent des éléphants vivants et des défenses dès la période prédynastique; ils allaient les chercher en Afrique, en remontant le Nil \emph{via} la Nubie. Un exemple extrême de ces transferts a été mis au jour à Hiérakonpolis (Haute Égypte), dans un complexe funéraire des environs de3660/3640av. J.-C. (culture de Nagada). Les restes d'au moins deux éléphants, qui avaient été nourris et gardés avant d'être abattus en même temps, étaient soigneusement enterrés dans des fosses individuelles, ainsi que d'autres animaux exotiques, autour de la tombe d'un grand personnage. Celui-ci, en outre, s'était fait accompagner dans la mort par une suite de jeunes gens et de jeunes filles\footnote{ Neer, Linseele 2003.}. La présence d'éléphants réels est un élément marquant dans cet affichage hors normes de domination. Plus couramment, les élites de Nagada exprimaient par l'image leur détermination à contrôler leur environnement: de nombreux objets figurés de cette période montrent des files d'éléphants et d'autres animaux de la steppe de Haute Égypte\footnote{Cénival 1973; Craig-Patch 2011.}. La maîtrise des voies d'accès à l'Afrique fut une des préoccupations constantes des pharaons, qui lancèrent régulièrement des expéditions vers le pays de Punt, la Nubie actuelle, pour se procurer ses richesses exotiques. Harkhuf, gouverneur d'Éléphantine sous Merenré (V\ieme-VI\ieme{} dynasties, vers 2240), raconte dans sa tombe une de ces expéditions: la collecte n'inclut pas d'éléphant vivant, mais seulement des défenses: «\emph{La majesté de Merenrê, mon maître, m'a envoyé\ldots{} vers le pays de Ilam pour en explorer les chemins}{[}... Je redescendis à travers\ldots{]} \emph{le sud du pays de Irtet, le nord de Setou, et je rencontrai le chef de Irtet-Setou-Ouaouat}{[}...{]} \emph{Je redescendis alors avec trois cents ânes, chargés d'encens, d'ébène, de parfum Hekenou, de grains, de peaux de panthères, de défenses d'éléphants, de nombreux boomerangs, de toutes sortes de beaux et bons présents}» \emph{}\footnote{Helck, \emph{Urkunden I, 1};p.124, 9-12 et p. 126,13-127,3.} Ces précieuses défenses d'éléphant firent l'objet d'un trafic valorisé dès l'âge du Bronze. Elles étaient transportées par voies terrestre et maritime, embarquées dans des navires dont les épaves ont été retrouvées, entreposées dans les magasins de palais, en Syrie ou en Crète\footnote{Pulak 2010; Vila 2008; Pfälzner 2016.}. Elles ont fourni l'ivoire qui, avec celui d'hippopotame, fut un des supports privilégiés de la création artistique dans toute la Méditerranée orientale. Les ateliers étaient souvent très éloignés de l'habitat de l'éléphant \footnote{Gachet 2007; Casanova, Feldmann, 2014; Aruz, Caubet, 2024.}. Matière première pour la fabrication de meubles et d'objets d'art, monnaie d'échange, partie de tribut et de butin, les défenses étaient dûment comptabilisées, comme l'attestent les sources épigraphiqueset les représentations figurées en Égypte\footnote{Tombe de Rekhmiré (1481-1425), Thèbes: De Garis Davies, 1943.} et en Mésopotamie\footnote{Obélisque du roi assyrien Salmanasar III, ca 850 av. JC, Ninive. British Museum, inv. 1848,1104.1.}. Le motif des porteurs de défenses demeura récurrent dans l'iconographie du triomphe à Rome et à Byzance\footnote{Bon exemple sur le Diptyque dit Barberini (Constantinople, vers 525-550, musée du Louvre, % \url{https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010114082} }. Certains récits égyptiens mentionnant des chasses royales au Levant invitent à poser la question de l'existence d'une éventuelle espèce d'éléphant «syrien». Lors de leurs campagnes asiatiques, Thoutmosis I (mort en 1493), puis Thoumosis III (\emph{ca} 1490-1439), se vantèrent chacun à son tour d'avoir massacré des éléphants «\emph{au pays de Niyi}», c'est-à-dire dans la vallée de l'Oronte. Ainsi le raconte Amenemheb, général de ThoutmosisIII: «\emph{Nouvelle occasion d'assister à une prouesse que le Seigneur du Double-Pays accomplit à Niyi. Il chassa 120 éléphants pour leurs trophées. Je me dressais pour m'emparer d'un grand éléphant qui était parmi eux et qui s'était attaqué à Sa Majesté. C'est moi qui coupai sa trompe alors qu'il était encore vivant en présence de Sa Majesté alors que je me tenais dans l'eau entre deux rochers}.»\footnote{Tombe de Amenemheb, général de Thoutmosis III, Thèbes: Sethe 1907, 893; Gabolde 2000.} \newpage La répétition par les scribes du même épisode, survenus ous deux règnes différents, et rédigé dans une phraséologie stéréotypée,jette un doute sur la fiabilité du récit. Le chiffre de 120 a peut-être un sens magique; il est difficilement crédible,concernant une région fortement urbanisée qui ne pourrait abriter tant d'animaux sauvagesà l'état de nature. Il pourrait s'agir de bêtes gardées dans une réserve, domaine d'un souverain local; en les massacrant, le conquérant égyptien s'en prendrait ainsi à l'un des signes de prestige du vaincu afin de bien établir sa domination\footnote{Gabolde 2000.}. L'hypothèse de l'existence de parcs peuplés d'animaux sauvages dès l'âge du Bronze est confortée par les découvertes de squelettes d'éléphant en milieu urbain ou palatial. De tels vestiges osseux ne se transportent guère, contrairement aux défenses, et sont un indice fiable que les bêtes vivaient à proximité. À Alalakh, Ougarit ou Qatna\footnote{Vila2008 ; Pfälzner 2016.} ces vestiges ne sont pas antérieurs au II\ieme{} millénaire; les squelettes trouvés dans le lac de Gavur, dans l'arrière-pays d'Adana (Cilicie), sont datés autour de 1500\footnote{Girdland-Flink, Albayrak, Lister, 2018,}. La question reste ouverte de savoir s'il s'agit d'une espèce «syrienne» endogène remontant au Pleistocène\footnote{Donc avant 11.700 av. J.-C. \emph{;} Pfälzner 2016.},ou d'éléphants «en Syrie», introduits par l'homme pour agrémenter des parcs et ménageries royales\footnote{Caubet, Poplin 2010.}. Quelle que soit la réponse, il demeure que, pour les Égyptiens et les dynasties syro-mésopotamiennes de l'âge du Bronze, l'éléphant est un animal recherché et chassé. Même parqué dans des réserves sous contrôle royal, il reste un animal sauvage, et non un animal qui a été domestiqué pour être mis au travail par l'homme. \subsection*{De l'Inde à la Perse et Alexandre} En Inde, en revanche, l'éléphant a été domestiqué dès l'Antiquité, pour effectuer des travaux de force et pour servir de monture royale, pour aller à la chasse, à la parade ou à la guerre. Sa domestication remonte au moins à l'époque perse (\textsc{559-330}) et sans doute plus tôt. Un témoignage -- peu fiable-- mentionne des éléphants de guerre indiens à l'époque assyrienne (934-609). Selon Ctésias, dans un passage rapporté par Diodore de Sicile, Sémiramis, reine d'Assyrie, dont l'empire s'étendait jusqu'à l'Éthiopie, désira conquérir l'Inde dont le souverain, Stabrobatès, possédait des éléphants de guerre\footnote{Diodore II 16-19; Schneider 2009}. Sémiramis fit fabriquer de faux éléphants, mus par un chameau et montés par un homme. Quand elle franchit l'Indus, l'odeur de chameau des simulacres effraya d'abord les chevaux des Indiens; mais Stratobatès triompha aisément du stratagème. Bien entendu, cette anecdote est aussi légendaire que la fameuse Sémiramis elle-même, mais on peut retenir du témoignage de Ctésias une association mentale du thème de l'éléphant avec l'Inde. Sur le plan historique, les annales royales assyriennes mentionnent bien des chasses à l'éléphant en Syrie, mais n'évoquent pas l'Inde à ce sujet\footnote{Entre Tiglat Phalasar I (vers 1150 av. J.-C.) et Salmanasar III (règne 858-824) : Barnett 1959; Grayson, 1991; Grayson 1996.}. Avec la période perse, on entre dans le domaine solide de l'Histoire. Les princes indiens incorporés dans l'armée de Darius I\ier{} (vers 550-486) combattaient à dos d'éléphant, et l'annexion de l'Inde dans l'empire achéménide entraîna l'adoption de l'éléphant de guerre par l'armée du Grand Roi\footnote{Scullard 1974; Briant 1997; Schneider 2009.}. Pour tenter d'arrêter Alexandre le Grand sur le Tigre, Darius~III engagea quinze éléphants à la bataille de Gaugamèles (331 av. J.-C.)\footnote{Quinte-Curce VIII 13.10; Arrien III, 8.6: Schneider 2009.}. Quand Alexandre eut franchi l'Indus, il triompha du satrape indien Poros et de ses éléphants à la bataille d'Hydaspes (326 av.J.-C.). Des monnaies célébrant cet exploit montrent le Macédonien à cheval, silhouette minuscule face à l'Indien monté sur son pachyderme, vaincu malgré son avantage tactique\footnote{Wartenberg, 2019.} (\emph{Fig. 1}). On ne sait si Alexandre fit véritablement un usage militaire des éléphants récupérés sur l'empire perse, mais il vit l'intérêt d'associer son image à celle de l'éléphant, lequel devint «cheville ouvrière du mythe d'Alexandre» pour la postérité\footnote{Selon l'heureuse formule de Schneider 2009, p. 6.}. Pour asseoir sa gloire par l'image, Alexandre fit appel à de grands artistes, tel le sculpteur Lysippe, créateur du motif statuaire montrant le souverain debout, nu, dans une apparence qui détourne en faveur du pouvoir la figure traditionnelle du héros grec vainqueur. Un type monétaire frappé du profil royal intègre des attributs qui font d'Alexandre l'incarnation d'un dieu: la dépouille du lion de Némée vaincu par Héraklès, les cornes de bélier du dieu Amon, grande divinité égyptienne de Thèbes; enfin, la coiffure en forme de tête d'éléphant fait directement référence à la conquête de l'Inde\footnote{Schneider 2009; Bopearachchi, Flandrin 2005, p. 176-192.}, contrée lointaine qui, dans l'imaginaire grec, évoquait les confins de l'univers connu et les limites du monde des vivants. C'est le pays d'où revenait en triomphe le dieu Dionysos, accompagnée d'un cortège de créatures exotiques\footnote{Bel exemplesur le sarcophage trouvé à Saint-Irénée, Lyon, vers 1800. Atelier romain, fin \textsc{iii}\ieme{} s. apr. J.-C., Musée gallo-romain de Fourvière.}. Vainqueur de l'Inde mystérieuse, Alexandre à la tête d'éléphant apparaît comme un nouveau Dionysos \rien{(\emph{Fig. 2})}. \subsection*{L'éléphant de guerre dans les armées hellénistiques} Après sa mort, les Diadoques (= suc\-cesseurs) qui se partagèrent le vaste empire d'Ale\-xan\-dre reprirent les grands motifs icono\-graphiques de sa propagande, notamment celui de l'éléphant\footnote{Sur cet aspect de l'\emph{imitatio Alexandri}: Kovacs, 2022}. En adoptant les types monétaires à l'éléphant et l'usage de l'éléphant de guerre, les Diadoques revendiquaient le double héritage de l'empire perse et d'Alexandre, affirmant leur invincibilité et leur domination sur le monde. Dès lors, durant toute la période des \textsc{iii}\ieme{}-\textsc{ii}\ieme{} siècles, la pratique de l'éléphant de guerre devient courante dans tout le monde hellénistique, les éléphants prenant part régulièrement aux batailles\footnote{Brisson 2024.}. Le personnel compétent capable de prendre soin des pachydermes et de les maîtriser --cornac, \emph{mahout}-- était réputé indien: «\emph{Il y avait aussi sur chacun de ces animaux une forte tour de bois destinée à le mettre à couvert, et des machines dessus; et, dans chaque tour, trente-deux des plus vaillants hommes combattaient d'en haut, et un Indien conduisait l'animal.}» (Maccabées 6, 30)\footnote{\emph{.Maccabées} 6, 30.}. Des représentations figurées donnent à voir cet armement défensif: un groupe en terre cuite trouvé dans la nécropole de Myrina \rien{(\emph{Fig. 3})}, datant de la période 175-125 av. J.-C., est constitué d'un éléphant équipé d'une tourelle et protégé par une longue couverture, sorte de caparaçon\footnote{Musée du Louvre, Myr. 284: % \url{https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010282156} }. La clochette accrochée à son cou permettait peut-être de suivre et reconnaître l'animal au son. Un guerrier terrassé sous la bête, identifiable à son bouclier comme un Galate, est une allusion probable aux victoires de la dynastie Attalide. Les redoutables éléphants de guerre hellénistiques ont suscité des exploits rapportés par les récits bibliques: lors de la révolte des Maccabées, Éleazar, frère de Judas Maccabée, périt sous un éléphant qu'il venait d'éventrer en s'efforçant de faire prisonnier le roi, Antiochos~V Eupator (164-162)\footnote{Maccabées, 6, 31-46; Le Bohec, 2015.}. Le thème de l'éléphant fit beaucoup pour la célébrité de cette mort glorieuse dans la tradition juive et dans l'Occident médiéval\footnote{Thème propagé par des ouvrages théologiques populaires tel le \emph{Speculum Humanae Salvationis,} voir par exemple une gravure de Martin Schongauerqui s'en inspire: musée du Louvre, DAG, Collection E. de Rothschild 252 LR; Béguerie de Paepe, Briau, Grollemund, 2026.}. Tout aussi significative est l'utilisation de la légende d'Alexandre à l'éléphant comme décor de synagogue: un pavement de mosaïque récemment découvert à Huqoq, près de Tibériade, et datable du \textsc{v}\ieme{} s. de notre ère, combine des motifs tirés de l'histoire de Samson avec un Alexandre (désigné par son nom) et un éléphant cuirassé, portant harnais, collier de protection et rangée de boucliers\footnote{Yigal Allon Center, Kibbutz Ginosar: \textsc{https://www.jns.org/news/israel-news/secrets-of-huqoq-\-galilee-\-exhibition-offers-first-glimpse-into-ancient-jewish-village}}. Pyrrhus (319-272), roi d'Épire, fut celui des successeurs d'Alexandre qui conduisit des éléphants de guerre hellénistiques sur les champs de bataille d'Occident, en Sicile et en Italie du Sud, et qui confronta pour la première fois Rome à ces monstres inconnus, baptisés «b{\oe}ufs de Lucanie». Les récits sont spécialement vivants et détaillés car, à l'instar d'Alexandre, Pyrrhus avait pris soin de construire sa légende et écrit ses propres \emph{Mémoires}, perdues, mais qui servirent de base à Plutarque\footnote{Plutarque, \emph{Vitae,} VI.}. Pyrrhus triompha à la bataille d'Héraklée (280 av. J.-C.): «\emph{les Tarentins lui} {[}Pyrrhus{]} \emph{ayant fait passer un grand nombre de vaisseaux de guerre et de bâtiments de transport} {[}\ldots{]} \emph{il y fit monter vingt éléphants, deux mille archers et cinq cents frondeurs}{[}\ldots{]} \emph{. À la fin les éléphants rompirent les Romains, dont les chevaux, même de loin, se cabraient à la vue de ces animaux et emportaient leurs cavaliers».} Mais à la bataille de Bénévent, en 275, les Romains «\emph{débouchèrent d'une position avantageuse, chargèrent les éléphants et les forcèrent à tourner le dos; ces animaux, en fuyant à travers les rangs des leurs, y portèrent désordre et confusion, et livrèrent ainsi la victoire aux Romains}» Pyrrhus perdit dix de ses éléphants, huit furent capturés, et quatre furent exhibés à Rome au cours de spectacles de \emph{venatio}\footnote{Pline, \emph{Historia Naturalis} VIII, 6, 17.}. Il s'agit toujours d'éléphants indiens, procurés semble-il par les dynastes grecs de Bactriane\footnote{Sherwin-White, Kuhrt, 1993, p. 46-48}. Cependant, les Ptolémées se distinguèrent par une surenchère sur le thème de la domination, étendue à l'Afrique. Ptolémée I\ier{} Soter (vers 305-398) se vanta d'être le premier à utiliser des éléphants africains, jusqu'alors réputés indomptables\footnote{Schneider 2009}. Les bêtes, obtenues en Éthiopie, étaient gardées dans des postes établis à la frontière entre l'Égypte et la Nubie, sur la première Cataracte\footnote{Zaki 2020.}. \subsection*{Hannibal} Le modèle de l'Égypte ptolémaïque inspira certainement Carthage dans l'adoption de l'éléphant de guerre. L'exploit d'Hannibal, qui parvint jusqu'aux portes de Rome en 216 av. J.-C., après avoir traversé le Rhône et les Alpes, frappa durablement les esprits. La base de cette opération était en Espagne, où les dynastes Barcides (descendants du Punique Hamilcar Barca) maintenaient des troupes et des éléphants\footnote{Polybe, \emph{Historiae,} III, 7.}. La mainmise politique et économique de Carthage sur la péninsule est bien attestée par le monnayage hispano-punique, frappé en Espagne \rien{(\emph{Fig. 4})}: au \emph{verso}, l'éléphant figure souvent, avec ou sans cornac\footnote{Alexandropoulos 2007; Villaronga, Benages, 2011, n\textsuperscript{o} 555; exemple à la BNF: http://ark.bnf.fr/ark:/12148/cb41750991g}. Au droit, une tête laurée de style classique, parfois barbue, parfois imberbe, sans inscription, entretient une ambigüité volontaire: la massue en arrière-plan désigne le dieu Héraklès-Melkart, mais le portrait est conforme à l'iconographie hellénistique du dynaste élaborée sous Alexandre. La question de savoir si les éléphants carthaginois étaient de race africaine ou asiatique reste ouverte. Pline rapporte que le plus brave des éléphants d'Hannibal, dont une défense était cassée, se nommait \emph{Surus}, le Syrien\footnote{ Pline \emph{, Historia Naturalis} VIII, 1; Sculliard1974; Charles 2014. }.L'ethnique est peut-être un argument en faveur d'une origine asiatique de l'animal, mais c'est peut-être aussi un terme générique, indice que la pratique de l'éléphant de guerre était pensée comme une spécialité orientale. Une découverte récente s'ajoute au dossier. Un os carpien d'éléphant, provenant d'une fouille archéologique à Cordoue, est associé à du matériel militaire, boulets de catapulte et \emph{scorpio} (engin lanceur de flèches), datable du \textsc{iii}\ieme{}siècle avant J.-C. et donc de la Seconde Guerre punique\footnote{. Martinez-Sanchez, López Jiménez \emph{et al.,} 2026.}. Ce probable témoin matériel de la présence des éléphants carthaginois en Espagne est malheureusement trop réduit pour permettre une analyse ADN, mais les mensurations de l'os sont compatibles avec celles d'une femelle d'éléphant asiatique. \subsection*{Rome} Les Romains vainqueurs sur les deux fronts, ayant battu les Carthaginois et Pyrrhus, ne semblent pas avoir conservé la pratique de l'éléphant de guerre. De fait, passé le \textsc{ii}\ieme{}siècle avant J.-C., la participation d'éléphants dans les batailles devint anecdotique\footnote{Trinquier 2023.}, ou disparut, du moins en Occident, car la tradition ne s'en est pas perdue en Inde. En revanche, les Romains à leur tour exploitèrent l'animal à des fins de propagande, en l'utilisant dans les parades de triomphe, notamment par le recours au quadrige d'éléphants. Introduit par les dynastes hellénistiques, cet attelage extraordinaire, dérivé du quadrige à la grecque tiré par quatre chevaux, est bien attesté dans le monnayage dès la fin du \textsc{iv}\ieme{} siècle et le début du \textsc{iii}\ieme{}siècle chez les Séleucides (Syrie) et les Ptolémées (Égypte) \rien{(\emph{Fig. 5})}. Des statères d'or de Séleucos I\ier{} (306-281) et de Ptolémée I\ier{} Soter (\emph{ca} 360-283) montrent un quadrige d'éléphants portant une statue d'Alexandre\footnote{Bosworth 2007;Lorber 2018, p. 54-55, n\textsuperscript{o} 103; Münzkabinett Staatlichen Muzeen zu Berlin, inv. 18200178)}. Ces frappes commémoraient sans doute des processions triomphales, dont la \emph{pompê} organisée à Alexandrie par Ptolémée II Philadelphe (309/308-246) et décrite par Callixène de Rhodes est la mieux connue\footnote{Rice 1983.}: la fête dura plusieurs jours et culmina avec la procession d'une statue colossale en or d'Alexandre, juchée sur un quadrige d'éléphants. Pompée (106-48 av. J.-C.), dont le surnom «\emph{Magnus}», est un hommage explicite à Alexandre, aurait voulu monter lui-même un tel quadrige pour son triomphe à Rome,mais les animaux ne purent passer la porte\footnote{Pline,\emph{Historiae Naturalis} VIII, 2; Plutarque,\emph{Vie de Pompée}, 14.}. César (100-44 av. J.-C.) ne commit pas cette erreur, et pour son triomphe au retour de la campagne de Gaule en 46, il monta au Capitole entouré de quarante éléphants porteurs de flambeaux\footnote{Suétone,\emph{Vie des Douze Césars}, I. chapitre 37.}. Il pouvait ainsi bénéficier du prestige des bêtes exotiques, sans être coupable d'\emph{Hubris}, (ὕβρις: démesure) en paradant sur un char comme Alexandre. Sa procession triomphale frappa durablement l'imagination. Elle inspira notamment à Mantegna la célèbre suite des \emph{Triomphes de César} peinte pour les princes de Gonzague dans les années 1480\footnote{National Gallery, Londres, inv. 1327.}. L'éléphant avait pour César une signification symbolique forte, appuyée sur une étymologie qui voulait «que cet animal s'appelait César dans la langue des Maures»: \emph{Denarium quoque cum elephanto inscupto percissit, quod hoc animal Caesarem lingua Maurorum appellari putabat}. César fit frapper des monnaies où un éléphant piétine un serpent \rien{(\emph{Fig. 6})}, allégorie de sa propre personne en vainqueur de ses ennemis\footnote{Suétone, \emph{op. cit}. Exemple à la BNF: http://ark.bnf.fr/ark:/12148/cb45934020x}: il adaptait ainsi à sa gloire un type monétaire hellénistique prestigieux qui le plaçait dans la lignée du conquérant macédonien. Par la suite, les Romains réservèrent les quadriges d'éléphants (ou leur simulacre) à des processions de figures allégoriques et de statues de divinités. Une fresque de la maison de Verecundus (dite aussi atelier des feutriers, via dell' Abbondanza à Pompei, datée du \textsc{i}\ier{}s. apr. J.-C.) représente un char en forme de proue de navire attelé de quatre éléphants, portant une déesse couronnée de tours, tenant sceptre et gouvernail. Cette peinture dérive probablement d'un groupe statuaire existant, peut-être dans le temple voisin de Vénus. Une statue de la déesse Rome portée par un quadrige d'éléphants ornait des portes monumentales, par exemple l'arc de triomphe de Titus sur le Forum romain, ou la porte du \emph{Portus Augusti}, leport de Rome\footnote{Figuré sur un relief de la Fondazione Torlonia, Rome, \textsc{iii}\ieme{} s. apr. J.-C.}. Nous n'aborderons pas ici l'énorme dossier du Cirque romain, si ce n'est pour remarquer que la participation d'éléphants et autres animaux exotiques aux jeux de l'arène était une nouvelle façon pour Rome de mettre en scène sa domination sur des contrées lointaines. \subsection*{Le monde arabe} L'association de l'éléphant à la gloire d'Alexandre se poursuivit après l'Antiquité. Les versions syriaque et persane du \emph{Roman} propagèrent en Orient les exploits d'Iskander, roi conquérant et prophète\footnote{Bounoure, Serret, 1992; Debié 2024.}. La tradition arabe l'identifie à la figure coranique de Dhu al-Qarnayn («celui aux deux cornes»), peut-être par référence aux monnaies d'Alexandre en dieu-bélier Amon. Il est certain que la symbolique de l'éléphant royal fut adoptée par le monde arabe, et l'animal est même mêlé au mythe fondateur de l'Islam: \emph{N'as-tu pas vu comment ton Seigneur a agi envers les gens de l'éléphant?} \emph{N'a-t-il pas rendu leur ruse complètement vaine?} \emph{Et envoyé sur eux des oiseaux par volées} \emph{Qui leur lançaient des pierres d'argile cuite et il les rendit semblables à une paille mâchée?} Cette sourate du Coran\textsuperscript{}\footnote{Sourate 105, \emph{Al-Fîl} (l'éléphant), 1-5.}fait allusion à un épisode rapporté par les premiers historiens arabes: alors qu'un roi abyssin du Yémen nommé Abraha tentait de conquérir la Mecque avec son armée, lui-même étant monté sur un éléphant blanc, l'animal refusa d'avancer. Cemiracle valut à l'année 579/580 de notre ère le nom «d'année de l'éléphant», qui servit au décompte des années jusqu'à l'établissement de l'Hégire sous le califat d'Omar (584-644). L'anecdote est un \emph{topos} classique de l'intervention divine dans les récits de fondation, mais des inscriptions rupestres récemment découvertes dans la région de Najran, grande capitale préislamique, confirment l'historicité du personnage: il y est fait état de ses activités militaires dans le cadre de conflits religieux entre Chrétiens et Juifs, entre communautés de Syrie-Palestine, d'Ethiopie et d'Arabie méridionale \footnote{Arbach 2019.}. Les inscriptions ne font pas mention de sa monture, mais des gravures rupestres trouvées à Hima, dans cette région de Najran, montrent des éléphants montés par un petit personnage \footnote{Robin, Al-Ghabban, 2014.}\rien{(\emph{Fig. 7})} : il ne s'agit donc pas d'exemples de faune remontant à une période humide de la péninsule arabique (vers 7000-6000 av. J.-C.), mais d'animaux dressés pour la guerre et la chasse à l'époque historique. Si leur rapport avec la légende d'Abraha n'est pas précisément assuré, ces images ont été gravées par des caravaniers qui avaient connaissance des éléphants de guerre des dynastes hellénistiques ou des souverains perses sassanides (224-651 ap. J.-C.) Les exemples d'éléphants royaux ne manquèrent pas par la suite dans le monde musulman. On sait que le calife abbasside Haroun al-Rashid (765-809) offrit des pièces d'or, de la vaisselle précieuse et un éléphant, en réponse à l'ambassade envoyée par Charlemagne\footnote{Eginhard, \emph{Vita Karoli Magni}, chap. 16; \emph{Annales Regni Francorum}, années 797-802.}. L'animal, nommé Abul Abbas, effectua le voyage en compagnie de l'envoyé de l'empereur, \emph{Isaac Judaeus}, un juif peut-être choisi parce qu'il parlait arabe. Ils quittèrent Bagdad, gagnèrent l'Égypte, longèrent la côte jusqu'à la Tunisie. De là, ils naviguèrent vers l'Italie, débarquant à Porto Venere, près de Gênes. Le convoi traversa les Alpes, comme Hannibal l'avait fait 700 ans plus tôt, mais en sens inverse, puis descendit le Rhin jusqu'à la capitale d'Aix-la-Chapelle. Charlemagne emmena la bête dans sa guerre contre les Danois: Abul Abbas mourut en 810, sur les routes de l'Allemagne du Nord vers le Danemark. Le choix de l'animal comme cadeau entre deux grands souverains s'inscrit parfaitement dans la longue tradition de prestige royal attaché à la possession d'un tel animal, consciemment associé à la gloire d'Alexandre.Noter que le biographe de Charlemagne, Eginhard (vers 770-840), appelle Haroun al-Rachid «Aaron, roi des Perses»-- \emph{Elefantum quoque unum, quem ei Aaron, rex Persarum miserat, tunc habebat}-- \emph{,} conformément à la réputation des origines perses de l'éléphant royal. Les noms d'Haroun al-Rashid et de Charlemagne restent traditionnellement attachés à un magnifique jeu d'échec en ivoire provenant du trésor de Saint-Denis\footnote{Aujourd'hui Bibliothèque Nationale: Montesquiou-Fezensac, Gaborit- Chopin 1977; Pastoureau 1990.}. En réalité, l'empereur carolingien n'a pas connu les échecs, introduits en Occident deux siècles plus tard depuis l'Inde et la Perse. L'échiquier de Saint-Denis fut probablement réalisé à Salerne, en Sicile, au \textsc{x}\ieme{} siècle, dans l'ambiance cosmopolite des conquérants normands, ouverts aux influences de l'Orient. Le jeton en forme d'éléphant caparaçonné et monté, qui tient la place du fou dans cette version ancienne du jeu, est anatomiquement correct, même si les oreilles sont un peu aplaties pour des raisons techniques: l'artiste a manifestement vu des éléphants réels ou des modèles exacts. Ce n'est plus le cas de l'auteur de la pyxide d'ivoire au nom de Abd al-Rahman III, bâtisseur de la capitale d'Al-Andalous, Madinat al-Zahra, et lointain successeur des Carthaginois dans l'Espagne du \textsc{x}\ieme{} siècle. L'objet fut commandé par sa fille après la mort du souverain en 961. Dans un décor de rinceaux peuplés d'animaux, probable allusion au Paradis promis aux Croyants, le souverain défunt apparaît de face, assis, jambes croisées sur des coussins, abrité sous une sorte de kiosque porté par un éléphant \rien{(\emph{Fig. 8})}. La frontalité, qui confère une \emph{aura} sacralisée au personnage, dérive du cérémoniel royal perse et byzantin: on la comparera à celle du souverain sassanide figuré sur le médaillon central de la Coupe dite de Salomon, chef-d'œuvre perse de la fin du \textsc{v}\ieme{}siècle de notre ère\footnote{Villela-Petit 2020.}.\clearpage L'anatomie de l'éléphant sur la pyxide est fantaisiste; les pieds, notamment, sont coudés comme ceux d'un félin; l'artiste n'a visiblement pas eu accès à un modèle direct. Il en est de même pour l'éléphant, presque contemporain, peint dans l'église mozarabe de San-Baudelio de Berlanga et daté du \textsc{xi}\ieme{} siècle\footnote{Fresque déposée au Musée du Prado, inv. P 2764}. Les pieds de félins, la trompe en entonnoir, trahissent le fait que le peintre n'a eu de modèle que de seconde main: comme l'indiquent les autres motifs animaliers peints dans cette église, le modèle est probablement une édition du fameux bestiaire chrétien largement diffusé, le \emph{Physiologus.} Par un intéressant retournement de sens symbolique, l'éléphant du \emph{Physiologus} incarne l'humilité, bien qu'il soit figuré porteur d'une forte tourelle de combat arrimée sur son dos, conforme à l'armement décrit pour les éléphants de guerre de la période hellénistique. La fresque de San-Baudelio serait est un des plus anciens exemples conservés du populaire motif «\emph{Elephant and Castle}» véhiculé par la littérature, et dont un carrefour de Londres conserve le nom. \subsection*{Épilogue} L'éléphant est porteur d'une forte signification symbolique étendue dans l'espace et sur la longue durée. Cette réputation repose sur sa participation au triomphe royal et son association avec des héros à la longue postérité, en particulier Alexandre le Grand. L'éléphant, ornement des jardins royaux de l'Orient ancien de l'âge du Bronze, en vint dans l'Antiquité tardive et durant tout le Moyen Âge, à intégrer le jardin de Paradis, lieu de gloire éternelle accordée au croyant, qu'il soit musulman ou chrétien\footnote{. Morvillez 2014.}: on le voit figurer notamment sur les pavements de mosaïque en Syrie-Palestine des \textsc{v}\ieme{}-\textsc{vi}\ieme{} siècles de notre ère, parmi toute sortes d'animaux domestiques ou sauvages. Avec les temps modernes, l'éléphant conserve sa connotation royale. S'il n'est plus monture de guerre depuis la fin de la période hellénistique, il reste un animal de grand prix, l'agrément des cours princières depuis la Renaissance et le digne cadeau entre les puissants: après Haroun al-Rashid, les rois du Portugal, forts de leur immense empire outre-mer, offrirent l'éléphant Hanno au pape Léon X en 1514, puis une femelle à Louis XIV pour la ménagerie de Versailles commandée à Le Vau en 1663. Expression de domination sur des contrées lointaine, l'éléphant est signe d'exotisme, et sert d'attribut aux allégories de l'Inde et de l'Afrique. Parmi les nombreux exemples peints ou sculptés, on notera la statue de \emph{L'Afrique} par Georges Sibrayque et Jean Cornu; réalisée pour le parc de Versailles entre 1675-1683, elle fait partie d'une commande figurant les Quatre Parties du Monde sur lesquelles s'étend la renommée du Roi-Soleil\textsuperscript{}\footnote{Parc du château Versailles. MR1792. inv.1850.9446.}: la figure drapée à l'antique s'inspire visiblement de monnaies hellénistiques à la coiffure en tête d'éléphant, adaptées au modèle féminin. Cet emploi allégorique a servi pour de nombreuses fontaines monumentales, dont les plus anciennes, intégrant des éléments d'antiques, sont celles de Rome ou de Catane, qui servent de modèle à bien d'autres. Les quatre éléphants qui ornent celle du général-comte de Boignes à Chambéry font clairement allusion aux victoires indiennes de l'époux de la célèbre mémorialiste\footnote{De Victor Sapey, inauguré en 1838: \href{https://anosgrandshommes.musee-orsay.fr/}{https://anosgrandshommes.musee-orsay.fr} }. Seul l'avant-train des pachydermes est représenté, en ronde bosse, comme jaillissant de la colonne centrale, ce qui a valu à l'œuvre le surnom local de «fontaine des quatre sans cul». Dans un \textsc{xix}\ieme{} siècle plus démocratique, les ménageries princières devinrent des parcs de loisirs ouverts au public. Le Jardin d'acclimatation fondé aux Sablons par Napoléon~III en 1860, fut le premier du genre en France. Les enfants pouvaient se promener à dos d'éléphants, dans une sorte de char-à-bancs, version moderne de \emph{hawdah}, porté par «Castor et Pollux». De fait, il s'agissait d'un couple et non de deux mâles, contrairement à ce que ferait penser leur nom. Les pauvres bêtes furent livrés à la boucherie pendant le siège de 1870\footnote{Journal des Goncourt, 31 décembre 1870.}. Des parcs de loisirs aux grandes entreprises de spectacle, l'éléphant ne tarda pas à devenir la vedette du cirque moderne, dont les principaux promoteurs, notamment Phileas Taylor Barnum (1810-1891), ont triomphé des deux côtés de l'Atlantique. Jumbo (Dumbo en Anglais) a conquis le monde. Marilyn Monroe, juchée sur une éléphante couverte comme elle de paillettes, convoque tous les stéréotypes de la Renommée\footnote{Gala de charité organisé en 1955 par le cirque Ringling Bros, Barnum \& Bailey à Madison Square.}. Du roi de Perse au «\emph{show business}», l'éléphant, animal culturel au service de la gloire, donne toujours à penser. \subsection*{Références} \textsc{Alexandropoulos} (Jacques), 2007, \emph{Les monnaies de l'Afrique antique}, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail. \textsc{Arbach} (Mounir), 2019, \textbf{«}De la gravure rupestre aux traditions arabes et coranique», \emph{ArchéOrient -- Le Blog.} \textsc{Aruz} (Joan), \textsc{Caubet} (Annie), 2024, \textbf{«}Central Anatolia and The Mediterranean. Art and the Materials of Interaction», dansHenry P. Colburn, Betty Hensellek, Judith A. Lerner éd., \emph{In Search of Cultural Identities in West and Central Asia. 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