Thierry Dumont 2 viikkoa sitten
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Sources/2026/Decourt/decourt-1.tex

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+\fancyhead[CE]{Mémoires: 2\ieme{} partie}
+\input{titre}  \section*{Chimère antique}
+
+  Parmi tous les monstres que nous a transmis la mythologie grecque,
+  Chimère n'est pas la plus connue. Elle arrive bien derrière la
+  Sphinge, le Minotaure ou les Centaures.
+
+  Or, à plusieurs égards, Chimère est un être mythique hors norme, tout
+  comme l'histoire même du mot en français\footnote{Approche
+    essentiellement iconographique dans Moretti 2003.Voir aussi Roes
+    1934; \hl{Amandry 1948}.}.
+
+  Par son nom d'abord, purement animal ---elle est la seule dans ce
+  cas. Χίμαιρα désigne une jeune chèvre d'un an, ayant mis bas pour la
+  première fois à la sortie de l'hiver, χεῖμα, «la saison du mauvais
+  temps, l'hiver», dans le vocabulaire poétique, χειμών en prose.
+
+  Sa généalogie, nous la connaissons par un unique vers
+  d'Hésiode\footnote{Hésiode \emph{Théogonie} 319: «Elle {[}Echidna{]}
+    enfantait aussi Chimère, qui souffle un feu invincible, Chimère,
+    terrible autant que grande».}. Elle est la fille de Typhon et
+  d'Échidna, Vipère. Elle a comme frère et sœur Cerbère et l'Hydre de
+  Lerne et comme demi-sœur la Sphinge et demi-frère le Lion de
+  Némée\st{.}
+
+  \textbf{\hl{fig.}1} L'aspect physique de Chimère est une autre
+  spécificité. Les monstres de la mythologie grecque sont le plus
+  souvent construits à partir de deux éléments inconciliables dans la
+  nature: le Centaure, homme et cheval ou les Sirènes, femmes et
+  oiseaux\footnote{Catalogue des représentations de Chimère in Jacquemin
+    A., \emph{LIMC}, \emph{s. v.} «Chimaira».}\st{.}
+
+  Chimère est triple\footnote{Homère, \emph{Iliade} VI, 179-180 «Elle
+    était de race non point humaine, mais divine: lion par devant,
+    serpent par derrière, et chèvre au milieu».}: un corps de lion
+  reconnaissable à sa crinière et à sa musculature, portant au milieu du
+  dos un avant train de chèvre et, à l'arrière, une queue de serpent
+  pourvue d'une tête. Le lien entre le corps de lion et l'avant-train de
+  chèvre, moins «naturel» si l'on peut dire, que, par exemple, le
+  torse d'homme et le corps de cheval pour le centaure, a du reste posé
+  problème aux Anciens. La queue fait aussi difficulté. Elle est nommée
+  δράκων en grec, \emph{draco} en latin, que l'on traduit souvent par
+  «dragon». Mais le mot grec, δράκων a les deux sens de «serpent» et
+  de «dragon». C'est le mot qu'utilise Homère, dans l'\emph{Iliade}.
+  Hésiode emploie ainsi dans le même vers deux mots, ὄφις «serpent» et
+  δράκων, En latin, Ovide utilise \emph{serpens}, tandis qu'Hygin
+  emploie \emph{draco}\footnote{Ovide, \emph{Métamorphoses} IX, 649;
+    Hygin, \emph{Fables} 57.}.
+
+  Les monstres tripartites sont rarissimes, et l'une des composantes
+  apparaît souvent comme secondaire: les ailes de la Sphinge à corps de
+  lion, torse et tête de femme et ailes de rapace. Mais chez Chimère les
+  trois composants sont d'égale importance: la statue dite Chimère
+  d'Arezzo le montre bien. \textbf{\hl{fig.}2}
+
+  Ces éléments constitutifs ne sont pas eux-mêmes absolument fixés.
+  Euripide évoque une «lionne cracheuse de feu»; le poète Ovide lui
+  donne une gueule de lionne. Le scholiaste d'Homère parle d'un devant
+  de lion et, dans la même phrase, d'une tête de lionne\footnote{Euripide,
+    \emph{Electre}, 473; \emph{Scholie à Iliade} 6 181b; Ovide,
+    \emph{Métamorphoses} IX, 649.}. Un vase à figures rouges d'Apulie
+  montre des mamelles sur la partie centrale de l'animal, mais garde la
+  crinière du mâle \textbf{\hl{fig.}3}. Deux mamelles sont aussi
+  visibles sur Chimère qu'affronte Bellérophon sur le «Relief
+  Jacobsthal» \textbf{\hl{fig.}4} et \textbf{\hl{fig.}5} sur la
+  mosaïque romaine du Musée Rolin d'Autun. S'il est difficile de donner
+  un sexe au serpent, la troisième composante est nécessairement
+  femelle, du fait du nom même de Chimère: le bouc en grec se dit
+  τράγος.
+
+  Mais il y a plus. On s'attend en effet à ce que, des trois animaux,
+  deux soient particulièrement dangereux, le lion ou le serpent. Or
+  c'est la chevrette qui est la plus redoutable. Dans les six cas que
+  nous connaissons où Chimère est représentée crachant le feu, ce feu
+  est craché par le lion une fois, la chèvre quatre fois, les trois
+  têtes en même temps une fois: la chèvre l'emporte donc.
+
+  Les circonstances de la naissance de Chimère sont inconnues. Ce que
+  dit le mythe, c'est qu'elle vécut protégée d'Amisodarès roi de Carie
+  (au sud-ouest de la Turquie actuelle), dans une grotte proche de la
+  cité de Patara, en Lycie, une région frontalière de la Carie. Elle
+  ravageait les terres et terrorisait les habitants de Lycie. Le roi de
+  Lycie, Iobatès, pour se débarrasser de Chimère, aurait fait appel au
+  héros Bellérophon, monté sur le cheval ailé Pégase. Bellérophon aurait
+  tué Chimère soit, se tenant à distance, en la criblant de flèches,
+  soit --- version la plus souvent représentée --- en enfonçant dans
+  cette même gueule une lance pourvue d'une pointe en plomb qui aurait
+  fondu et aurait étouffé la bête\footnote{Voir par ex. Lysias, fragment
+    439: «\textbf{}Quand il eut attrapé Chimère, il attacha un plomb à
+    sa lance et l'enfonça dans sa bouche brûlante, où le
+    plomb, ayant allumé le feu, la tua»; Pseudo Apollodore,
+    \emph{Bibliothèque} 2, 30, «Il s'éleva dans les
+    airs et, d'en haut, il abattit Chimère à coups de
+    flèches»; Athénée, \emph{Deipnosophistes} 11, 97, 19.}.
+
+  La dernière particularité notable de Chimère est qu'elle est la
+  dernière des monstres de la génération qui précéda le triomphe des
+  dieux olympiens à disparaître. Après elle, les puissances divines
+  prennent forme humaine.
+
+  \section*{Interprétations anciennes}
+
+  Dès l'Antiquité, les tentatives pour expliquer le mythe, pour le
+  rationaliser, n'ont pas manqué. Ces tentatives suivent un nombre de
+  directions limité.
+
+  Le paradoxographe Palaiphatos (\textsc{iv}\ieme{} s. av.
+  J.-C.) raconte que dans le royaume d'Amisodarès se trouvait une haute
+  montagne, Chimère, qui possédait une grotte d'où sortait des flammes.
+  Un flanc était habité par un lion, l'autre par un serpent. En
+  utilisant ce feu, Bellérophon, un pirate capitaine du navire Pégase,
+  tua les deux bêtes sauvages\footnote{Palaiphatos, S\emph{ur les récits
+    qu'on ne peut croire}, 28.}.
+
+  Le philosophe Plutarque (44-125) ne croit pas non plus à la légende
+  traditionnelle. Bellérophon était en réalité un prince de Lycie qui
+  avait éliminé un capitaine pirate (ceux-ci étaient nombreux dans cette
+  région d'Asie Mineure) du nom de Chimaros. Le bateau de Chimaros était
+  orné d'une tête de lion à la proue et de dragon à la poupe.
+  Bellérophon, monté sur Pégase, l'aurait combattu et tué, ramenant la
+  paix dans la région\footnote{Plutarque, \emph{Moralia}, \emph{Actions
+    vertueuses et courageuses des femmes}, 244-248.}.
+
+  Un autre mythographe, Héraclite
+  (\textsc{i}\ieme{}-\textsc{ii}\ieme{} s.)
+  avance une interprétation assez originale. Chimère était une reine qui
+  ne respectait pas les traités conclus et assassinait ses hôtes.
+  Bellérophon l'élimina, ainsi que ses deux frères, Léon, Λέων, et
+  Drako, Δράκων.\footnote{Héraclite le paradoxographe, éd. Westremann
+    p.316.}
+
+  Un scholiaste de l'\emph{Iliade} d'Homère reprendra bien plus tard
+  cette interprétation, mais dans une version plus prosaïque. Il
+  existait (l'auteur ne dit ni où ni quand) une auberge tenue par deux
+  aubergistes Léo et Drako pour lesquels travaillait une aubergiste
+  cuisinière nommée Chimère, qui tuait et faisait cuire certains clients
+  et les donnait à manger aux autres\footnote{\emph{Scholia in Iliadem}
+    VI, 181 b.}.
+
+  Ces explications ont souvent paru trop compliquées et peu
+  vraisemblables. Nombre d'auteurs préférèrent alors une explication
+  géographique donc, au moins en principe, vérifiable.
+
+  Le géographe Strabon (60 av.-20 ap. J.-C.) est de loin le plus
+  prudent. Il existait en Lycie une montagne et une cité nommées Cragos.
+  Il ajoute: «À propos de cette montagne on raconte la légende de
+  Chimère. Non loin de là, il y a aussi une gorge nommée Chimère, qui
+  s'étend depuis le rivage». Mais il n'en dit pas plus ---et l'on
+  ignore toujours l'emplacement de cette cité et même si elle a
+  réellement existé\footnote{Strabon, \emph{Géographie} 14, 3, 5.}.
+
+  Ctésias, médecin voyageur du \textsc{v}\ieme{} s. déjà,
+  écrivait «que près de Phasélis, en Lycie, il y a un feu immortel»,
+  sans aller plus loin. Pline l'Ancien le suivra plus tard: «dans la
+  région de Phasélis brûle le mont Chimère»\footnote{Ctésias,
+    \emph{L'Inde}, fragment 45; Pline l'Ancien,
+    \emph{Histoire Naturelle} II, 110.}.
+
+  Mais c'est Servius, au \textsc{iv}\ieme{} s., qui livrera
+  l'explication la plus suivie: «C'est un mont de Cilicie, dont le
+  sommet est encore en feu aujourd'hui et autour duquel on trouve des
+  lions; ses flancs sont des pâturages où les chèvres abondent; au
+  pied de ce mont, les serpents pullulent». On retrouve Servius chez
+  bien d'autres, dont Isidore de Séville, qui y voit logiquement un
+  volcan, qu'il rapproche de l'Etna et du Vésuve\footnote{Servius,
+    \emph{Sur l'Énéide} VI, 288; Isidore de Séville, \emph{Étymologies}
+    XIV, 14, 3, 46.}. Bien plus tard, la région où aurait vécu Chimère
+  fut identifiée aux environs du village turc de Yanartaş, «Roche
+  Enflammée» en turc, près de l'antique cité d'Olympos en Lycie: des
+  gaz combustibles émanent du sol et produisent une multitude de
+  flammèches, qui seraient à l'origine de la légende. L'hypothèse fut
+  évidemment suivie avec enthousiasme par les guides de voyages et les
+  autorités touristiques locales contemporaines.
+
+  La dernière vague d'interprétations apparaît chez les auteurs tardifs
+  et elle est purement symbolique. On ne se pose en effet plus la
+  question de savoir si Chimère a réellement existé. Le monstre aux
+  trois corps est l'image des trois âges de l'homme\footnote{Trois âges,
+    car l'enfant n'est pas véritablement un homme.} ---adolescence, âge
+  mur, vieillesse--- et plus précisément des trois étapes de la passion
+  amoureuse. Le meilleur représentant de ce point de vue est sans doute
+  Fulgence le Mythographe, qui vécut au \textsc{v}\ieme{} ou
+  \textsc{vi}\ieme{} s.: «Si la Chimère est représentée
+  avec un corps en trois parties, c'est parce que dans l'amour il y a
+  trois modalités: le commencement, l'accomplissement et l'achèvement.
+  En effet, quand l'amour arrive, tout neuf, il attaque avec la férocité
+  des bêtes, comme le lion {[}\ldots{]}. Quant à la chèvre qui est
+  représentée dans sa partie centrale, c'est l'accomplissement du
+  plaisir des sens, pour la raison évidente que les animaux de cette
+  espèce sont particulièrement enclins au plaisir des sens {[}\ldots{]}.
+  Quant à ce qu'elle soit, dit-on, un serpent par derrière, en voici la
+  raison: après l'accomplissement, le plaisir des sens provoque la
+  blessure du repentir et le poison du péché»\footnote{Fulgence le
+    Mythographe, \emph{s. v.} «Cymera». Voir aussi Mythographe du
+    Vatican III, 14, 4 et 5, «De Perseo» 4-5\textbf{;} Isidore de
+    Séville, \emph{Étymologies} I, 40. 4.}.
+
+  On laissera le lecteur juge de la justesse de cette peinture de
+  l'amour et du tempérament des chèvres.
+
+  \section*{Postérité: peinture, gravure et architecture}
+
+  Le monstre tripartite qu'est Chimère disparaît des récits légendaires
+  médiévaux, même si les créatures fantastiques restent très présentes
+  --- quitte à être christianisées, comme dans la légende de saint
+  Georges terrassant le dragon, qu'on a souvent rapprochée de la lutte
+  de Bellérophon et Pégase contre Chimère. Les représentations d'êtres
+  composites subsistent cependant au Moyen-Âge: ils figurent nombreux,
+  par exemple, sur la bordure supérieure de la \emph{Tapisserie de
+  Bayeux} (\textsc{xi}\ieme{} s.), et la Renaissance en fera
+  aussi un très large usage, avec,par exemple, la multitude de
+  créatures étranges de Jérôme Bosch. Mais Chimère \emph{stricto sensu}
+  s'éclipse, à la différence d'autres figures plus connues, comme les
+  centaures ou la licorne. Les mythographes de la Renaissance ne
+  s'intéressent guère à ce monstre homérique et la découverte en 1553 de
+  la \emph{Chimère d'Arezzo}, qui sera pourtant exposée dans le palais
+  Médicis à Florence, n'a pas retenu l'attention des artistes
+  contemporains\footnote{Sur la chimère Renaissance, Morel 2003.}.
+
+  Le terme va subsister ou plutôt réapparaître dans le domaine de
+  l'architecture, mais avec une définition élargie, héritée à la fois
+  des représentations de la Renaissance et du sens abstrait que prend
+  très tôt le mot en français, sur lequel nous reviendrons\footnote{Quatremère
+    de Quincy 1832, \emph{s. v}.; Ramée 1868.}. Le nom commun
+  «chimère» désigne toute créature fantastique composite, mais pas
+  nécessairement tripartite, qu'on ne confondra pas avec la gargouille,
+  puisqu'elle n'a aucun rôle utilitaire à la différence de cette
+  dernière.
+
+  On rencontre ces chimères dans l'art roman et surtout gothique mais
+  les plus célèbres se voient, \textbf{\hl{fig.}6} très nombreuses, en
+  plusieurs endroits de Notre-Dame de Paris. Elles forment en
+  particulier ce qu'on appelle la \emph{Galerie des chimères} ou la
+  \emph{Galerie des Stryges}, le long de la balustrade de la façade de
+  la cathédrale. Ces quinze œuvres (la plus connue est \emph{La
+  Stryge})\footnote{Le ou la stryge est une créature proche de ce que
+    nous nommons vampire --- et ce dernier terme à progressivement
+    supplanté celui de stryge: cf. \emph{Dictionnaire de Trévoux} 1752,
+    \emph{s. v.} «Stryges», p.859: «Voyez Vampires, qui signifie la
+    même chose».} furent réalisées sur des dessins de Viollet-le-Duc,
+  lors de la restauration de la cathédrale, achevée en 1856. Elles
+  n'appartiennent donc pas à la cathédrale gothique, mais sont des
+  créations contemporaines, inspirées à Viollet-le-Duc par ses lectures
+  et surtout par les dessins d'Honoré Daumier pour une édition illustrée
+  de \emph{Notre-Dame de Paris} de Victor Hugo: elles relèvent d'une
+  vision très romantique voire romanesque du Moyen-Âge et n'ont, par
+  l'aspect, plus grand-chose à voir avec Chimère\footnote{Le Men 2010;
+    Camille 2011.}.
+
+  Ces chimères furent aussi largement utilisées au
+  \textsc{xix}\ieme{} et au début du
+  \textsc{xx}\ieme{} siècle comme éléments de décor dans
+  l'architecture civile cette fois, au-dessus d'un porche, d'une porte
+  ou comme support de balcon par exemple\hl{.}
+
+  Après l'époque médiévale et avant sa réapparition dans l'art
+  néogothique, Chimère reste discrète. Les Modernes s'y réfèrent, mais
+  le plus souvent dans une perspective evhémériste directement héritée
+  de l'Antique. L'entrée «Chimère» de l'\emph{Encyclopédie} de Diderot
+  et d'Alembert, par l'abbé Mallet, en est le meilleur exemple. Elle
+  rappelle, sans trancher, deux hypothèses que nous avons évoquées:
+  l'existence d'une montagne enflammée, empruntée à Plutarque, et celle
+  du navire Pégase\footnote{\emph{Encyclopédie,} Paris, 1751-1772\emph{,
+    s. v}. «Chimère».}.
+
+  \textbf{\hl{fig.}7} Le personnage de Chimère connut surtout une sorte
+  de renaissance un peu plus tard avec la publication en 1771 d'une
+  eau-forte que son auteur titra lui-même «La Chimère de Monsieur
+  Déprez» et qu'il légenda longuement dans son dernier
+  état\footnote{Michel 1994.}: «Cette Horrible beste née dans les
+  Sables brulans de l'Afrique s'étoit pratiquée une retraite dans les
+  ruines du Palais de Massinissa Ancien Roi des Numides; elle n'en
+  sortoit que pour devorer les Animaux et les voyageurs; On lui a
+  trouvé sous le ventre une poche enorme dans la quelle elle enfermoit
+  les Hommes dont elle faisoit sa pâture; Chacune des trois têtes
+  mangeoit à son tour les membres des Malheureux qu'elle avoit surpris
+  sur les routes, et tandis que l'une devoroit les deux autres
+  soutenoient la proie. Ce Monstre étoit toujours en marche, il avoit
+  des ailes et des Nageoires; On le voyoit tantôt sur la terre tantôt
+  sur les Eaux. Sa grosseur étoit celle de l'Eléphant; Il a fallu un
+  grand nombre de Soldats armées pour s'en deffaire avec des Chiens
+  dressés au Combat». Être à trois têtes, différentes de celles du
+  monstre antique, cette Chimère est très clairement annonciatrice du
+  Romantisme. On retrouve en effet ces créatures dans plusieurs romans,
+  comme \emph{Smarra} de Charles Nodier ou dans \emph{Isaac Laquedem ou
+  le Juif errant} d'Alexandre Dumas\footnote{Nodier 1821; Dumas
+    1852-53.}. Chimère est de même évoquée par Flaubert dans \emph{La
+  tentation de saint Antoine} et Huysmans y fait une rapide allusion
+  dans \emph{À rebours}\footnote{Flaubert 1874; Huysmans 1884.}.
+  L'image de Déprez, qui se vendait bon marché, a marqué les
+  contemporains et elle aura une postérité surprenante. Les trois têtes
+  furent dotées de chapeaux symboliques (mitre, bicorne, bonnet) et
+  Chimère devint le symbole de l'Ancien Régime: «Un monstre à trois
+  têtes désignant les trois états de l'Aristocratie s'occupe de dévorer
+  le reste du cadavre du Peuple qu'il a englouti impitoyablement dans
+  ses entrailles carnivores. Il est précédé du Fanatisme aux queues de
+  dragon et qui est vêtu d'un froc monacal, il porte à califourchon sur
+  son dos l'Hypocrisie pressant un serpent qui distille son poison
+  aristocratique» \textbf{\hl{fig.}8}.
+
+  C'est à un certain nombre de peintres symbolistes que l'on doit, à la
+  fin du \textsc{xix}\ieme{} s., une présence renouvelée de
+  Chimère, ou plutôt, désormais, de la chimère, être générique. Deux
+  peintres, dont l'inspiration a des liens très forts avec la
+  littérature de l'époque (Huysmans et le Flaubert de la
+  \emph{Tentation} surtout) sont caractéristiques\textbf{.} Gustave
+  Moreau entreprend à partir de 1880 un grand tableau, \emph{Les
+  Chimères}, qu'il n'acheva jamais: les personnages féminins sont
+  accompagnés d'une foule d'êtres composites, de chimères donc, sans
+  qu'aucune n'évoque précisément par son aspect la créature antique
+  \textbf{\hl{fig.}9}. La chimère est une image, où se retrouvent,
+  comme Moreau l'écrit lui-même, «toutes les formes de la passion, de
+  la fantaisie, du caprice chez la femme», dans un décor fantasmé
+  alliant l'Antiquité et le Moyen-Âge à la Renaissance. Odilon Redon,
+  lui aussi, à la fin des années 1880, produira plusieurs images de
+  chimères aux titres mystérieux: «Ensuite paraît un être singulier,
+  ayant une tête d'homme sur un corps de poisson (d'après la tentation
+  de Saint-Antoine)» et «Chimère, une tête aux yeux clos d'où partent
+  d'étranges arabesques». On ne s'étonnera donc pas de la réapparition,
+  plus tard, du même motif chez les peintres surréalistes: certains
+  «cadavres exquis» issus de l'écriture automatique font apparaître
+  des êtres composites complexes. Plusieurs peintres ont même
+  explicitement titré leurs œuvres «chimère», comme André Masson,
+  Victor Brauner \textbf{\hl{fig.}10} ou Max Ernst\footnote{Sur le
+    surréalisme et Chimère, Ottinger 2003b.}.
+
+  Mais en même temps, au-delà du monstre grec, au-delà des monstres
+  fantastiques, Chimère a acquis une réalité tangible selon un processus
+  bien connu de remploi de termes empruntés par les savants à
+  l'Antiquité pour désigner des êtres ou des choses. Or, dans le cas de
+  Chimère, ce processus a pris une importance particulière, puisqu'il
+  concerne des êtres bien réels, mais aussi des êtres imaginaires et
+  enfin de véritables créations.
+
+  \section*{Chimériformes}
+
+  De nombreux êtres mythologiques ont été utilisés pour nommer, en se
+  fondant sur une ressemblance physique plus ou moins proche ou de façon
+  métaphorique, des êtres réels, plantes, animaux ou êtres humains.
+
+  Ainsi le sphinx désigne-t-il toute une famille de papillons, du fait
+  de l'aspect de sa chenille, rappelant vaguement la position
+  traditionnelle du sphinx égyptien. C'est aussi une race de chats, à la
+  peau très plissée dépourvue de fourrure: assis ou couché sa posture
+  fait quelque peu penser, là encore, à celle d'un sphinx égyptien.
+  Métaphoriquement, enfin, une personne qui a un discours ambigu, qui
+  joue sur le mystère du langage, est qualifiée de sphinx: ce fut le
+  cas de François Mitterrand. Il en est d'autres: la méduse, le
+  centaure, le cerbère ou la mégère.
+
+  Chimère a, en revanche, une postérité très limitée dans le monde
+  vivant réel. Les chimaeriformes, constituent un ordre de poissons
+  apparentés de loin aux requins. L'espèce la plus connue est la chimère
+  commune, appelée aussi chimère monstrueuse, \emph{chimaera
+  monstrosa}\footnote{Ebert, Dando 2022.}. Le rapprochement avec Chimère
+  est très lâche: ce poisson porte sur le dos une nageoire dorsale
+  érectile et venimeuse, dangereuse pour ses prédateurs et pour l'homme,
+  nageoire qui peut évoquer, si l'on veut bien faire preuve de beaucoup
+  d'imagination, la chèvre cracheuse de feu.
+
+  \section*{Paléontologie et muséographie}
+
+  Le mot chimère est également utilisé en paléontologie. Il désigne des
+  fossiles construits artificiellement à partir de vestiges de plusieurs
+  espèces. Il s'agit donc de faux, composites comme Chimère, héritage
+  des cabinets de curiosité des \textsc{xvii} et
+  \textsc{xviii}\ieme{} s. Le plus connu est l'Homme de
+  Piltdown \textbf{\hl{fig.}11} en Angleterre, découvert à partir de
+  1908 par Charles Dawson et qui fut considéré au moins jusqu'en 1920
+  par bon nombre de paléontologues comme le chaînon manquant entre
+  l'homme et le singe, avant que la supercherie soit définitivement
+  démontrée en 1953: le crane d'un homme moderne était associé à une
+  mandibule d'orang-outan\footnote{Historique de la supercherie: Thomas
+    2002.}.
+
+  Du reste, à côté de ces faux sérieux destinés à tromper, ces «faux
+  scientifiques» si l'on peut risquer l'expression, on connaît nombre
+  de chimères modernes qui tiennent plutôt du jeu ou, souvent, de
+  l'escroquerie \textbf{\hl{fig.}12}. La \emph{Chimère de Fidji}, dont
+  un spécimen figure dans les collections du MUCEM de Marseille, est un
+  cas emblématique. Lepremier exemplaire connu semble avoir été
+  fabriqué par un pêcheur japonais au tout début du
+  \textsc{xix}\ieme{} s., pour des raisons religieuses ---
+  la sirène, «poisson humain», est une créature de la mythologie
+  japonaise. L'objet, torse de singe et arrière de poisson, longtemps
+  considéré comme les restes d'un être réel, voyagea à travers le monde
+  et fut expertisé par de nombreux savants qui émirent des avis
+  divergents sur l'authenticité ou non de cette momie ou fossile. En
+  1842, Barnum, «prince des charlatans», entrepreneur de spectacles,
+  en fit l'acquisition et, avec un complice se faisant passer sous
+  pseudonyme pour un naturaliste reconnu, organisa des expositions aux
+  États Unis.
+
+  Mais l'on sait aussi que nombre de taxidermistes, professionnels ou
+  amateurs, se sont amusés à inventer des êtres fantaisistes sur le même
+  modèle, par pur plaisir dira-t-on, ou par esprit canularesque: notre
+  Dahu est l'une des chimères les plus connues. La chimère est alors,
+  parce qu'elle permet toutes les compositions fictives et farfelues
+  possibles, à la fois un bricolage savant et un jeu de l'esprit et elle
+  rejoint les créations artistiques, en particulier celles des
+  Surréalistes. D'ailleurs certaines créations de plasticiens
+  contemporains, à bien des égards, relèvent de la même veine. On pense
+  à la série de Thomas Grünfeld, \emph{Misfits}, \section*{\hl{fig.}13
+  q}ui associe par exemple en une même sculpture un oiseau à mufle de
+  porc ou un cerf et sa ramure à un corps de girafe.
+
+  \section*{Chimère, chimérique}
+
+  Le mot «chimère» connut surtout très tôt en français une évolution
+  de sens tout à fait particulière. Il prit en effet une valeur
+  abstraite et l'adjectif «chimérique» en dérive. Une chimère définit
+  alors selon le \emph{Trésor de la langue française}, un «projet ou
+  idée sans consistance» et, en général employé au pluriel, «une
+  rêverie un peu folle». Ce sens apparaît dès la Renaissance,
+  l'adjectif médiéval \emph{chimere} au sens de « insensé, fou» étant
+  même plus ancien. Aucune des autres créatures mythologiques grecques
+  n'a connu la même évolution. L'adjectif «chimérique» n'a, quant à
+  lui, qu'un seul parallèle, l'adjectif «médusé».
+
+  La plus belle illustration de ce glissement de sens est évidemment
+  poétique. Le recueil de douze sonnets de Gérard de Nerval, \emph{Les
+  Chimères}, a été publié en 1854 à la suite des nouvelles \emph{Les
+  Filles du feu}. Il ne s'agit plus, à ce moment-là, de créatures
+  mythologiques ou inventées par l'auteur. Le rêve, le songe, la vision
+  y sont en revanche omniprésents. Nerval écrit, à la fin de son épitre
+  dédicatoire à Alexandre Dumas, que ces sonnets qu'il qualifie
+  d'«obscurs» ont été «composés dans un état de rêverie
+  supernaturaliste, comme diraient les Allemands» {[}\ldots et
+  qu'ils{]} «perdraient de leur charme à être expliqués, si la chose
+  était possible». Le recueil assemble des poèmes d'inspirations très
+  variées --- Antiquité, Moyen-Âge, Bible et débuts du christianisme ---
+  ce qui pourrait expliquer aussi, par cet aspect composite, le choix de
+  son titre. Ici le terme perd la valeur péjorative que nous lui
+  associons souvent pour une tonalité purement poétique.
+
+  Peut-être pourrait-on rapprocher les songes, les fantasmes de Nerval,
+  de ce qu'en dit aujourd'hui la psychanalyse. Le concept de chimère y
+  apparaît, avec des significations variées selon les praticiens, sans
+  être jamais, et de loin, un élément central de la doctrine. Le plus
+  souvent il est à rapprocher du sens courant du terme et désigne une
+  construction imaginaire --- idéalisation d'une personne, projet
+  valorisant fortement la personne. Chez Michel de
+  M'Uzan, cependant, le rapprochement avec Chimère ou au
+  moins avec les diverses créatures composites dites chimères, est plus
+  explicite: la chimère est pour lui le résultat psychique du lien qui
+  relie l'analysant au thérapeute dans le processus du transfert et de
+  contre-transfert, «la chimère des inconscients» pour reprendre un de
+  ses titres\footnote{M'Uzan M. de 2005;
+    M'Uzan M. de \emph{et alii} 2008.}.
+
+  \section*{ADN chimérique}
+
+  Si chimère a progressivement, dans notre français courant, perdu toute
+  référence à sa source mythologique, on vient de le voir avec Nerval,
+  si le rêve l'a finalement emporté sur toute composition tripartite
+  d'êtres monstrueux, la science contemporaine, sans prévenir, nous y
+  renvoie, qui fait surgir ou qui crée des êtres apparemment
+  impossibles.
+
+  \textbf{\hl{fig.}14} Dès le milieu du
+  \textsc{xvii}\ieme{} s., les botanistes découvrirent et
+  tentèrent de comprendre un type d'agrume qu'ils nommèrent
+  \emph{Biz(z)a(r)ria}, \emph{Citrus Bizzarria}, dont le fruit, d'aspect
+  étrange à l'extérieur comme à l'intérieur, est un mélange de cédrat,
+  de bigarade et de citron\footnote{Bellinck 1874.}. Les premiers
+  exemplaires connus proviennent de jardins italiens, avant de se
+  retrouver dans les jardins et orangeries d'Europe où les savants les
+  considéraient comme des hybrides. C'est encore la position de
+  Darwin\footnote{Darwin 1879.}, avant que les Modernes y voient un type
+  de chimérisme, le «résultat d'un conglomérat de deux donneurs».
+
+  Le terme de chimère va prendre une importance très particulière dans
+  la littérature biologique humaine à partir de 1944 dans un article
+  américain, même si l'existence de créatures chimériques, inexpliquée,
+  était connue depuis longtemps, on vient de le voir\footnote{Belgovskii
+    1944; Gozlan 2024.}. Le \emph{Dictionnaire de l'Académie de
+  médecine} définit ainsi une chimère: «Organisme constitué de deux
+  ou, plus rarement, plusieurs variétés de cellules d'origine génétique
+  différente» et précise «Le chimérisme complet est exceptionnel dans
+  l'espèce humaine. Il résulte de la fusion de deux œufs au cours d'une
+  grossesse gémellaire provenant d'une double fécondation qui aurait dû
+  normalement aboutir à la naissance de deux jumeaux dizygotes. Le fœtus
+  possèdera ainsi des cellules avec des génomes différents». Une
+  chimère correspond à une seule séquence d'ADN
+  provenant de plusieurs
+  \href{https://fr.wikipedia.org/wiki/Transcription_(biologie)}{transcriptions}
+  ou séquences parentes.
+
+  On ne rentrera pas, étant très loin d'être un spécialiste en la
+  matière, dans une présentation détaillée de ce qu'est le chimérisme,
+  ses causes, les différentes catégories qu'on y rencontre, les
+  conséquences de ce que certains appellent un «accident génétique»,
+  ou encore, à tort, une maladie, voire une «monstruosité». On se
+  contentera, pour mieux faire comprendre le phénomène, que l'on
+  rencontre dans le règne animal et dans le règne végétal, deux exemples
+  chez l'être humain où il est extrêmement rare, l'Académie le souligne,
+  parmi d'autres de la littérature sur le sujet.
+
+  Les trois fils d'une Américaine en attente de greffe rénale subissent
+  des tests ADN sanguins simples pour savoir si l'un d'entre eux est
+  donneur possible. Ces tests révèlent que, s'ils sont bien fils de leur
+  père, deux d'entre eux ne sont pas fils de leur mère. Des tests
+  complémentaires avec prélèvements cellulaires montrent que la mère des
+  trois enfants était en fait porteuse de deux ADN différents, résultats
+  de la fusion, chez sa propre mère, de deux œufs fécondés par deux
+  spermatozoïdes différents (deux jumeaux) qui auraient fusionné en tout
+  début de grossesse.
+
+  En Russie, un enfant est né par fécondation \emph{in vitro} avec
+  toutes les précautions possibles. Le test de paternité classique,
+  réalisé après la naissance, montre que le père donneur ne peut être le
+  père biologique. Des examens complémentaires montrent que ce père
+  porte en fait en lui deux ADN, le sien et celui d'un jumeau mort
+  \emph{in utero} à un stade très précoce de la grossesse de sa propre
+  mère, ce qu'on appelle le syndrome du jumeau perdu ou du jumeau
+  évanescent. L'enfant est donc biologiquement le fils de son père et
+  d'un oncle jamais né.
+
+  On n'ira pas plus loin, en indiquant simplement que des tentatives de
+  création de nouvelles chimères sont faites, on s'en doute, dans
+  certains laboratoires, sans publicité. Ces tentatives, bien entendu,
+  posent des questions déontologiques redoutables et ce domaine de
+  recherche est particulièrement problématique. Moins inquiétant,
+  signalons enfin qu'un laboratoire littéraire, l'Oulipo (\emph{OUvroir
+  de LIttérature POtentielle}), propose à tout un chacun de créer ses
+  propres chimères\footnote{Ouliponet.fr/contraintes/chimere. Sur
+    l'Oulipo, voir, par exemple
+    \emph{OU-\textgreater LI-\textgreater PO} 2014\emph{;} Reggianin
+    Schaffner 2016.}. Et l'on conclura.
+
+  \section*{Conclusion}
+
+  Nous sommes partis, au \textsc{viii}\ieme{} s. av. J.-C.,
+  de Chimère, un monstre tripartite, dont nous ne pouvons, nous,
+  admettre l'existence, mais dont les Anciens, pendant des siècles, ne
+  mirent pas toujours son existence en doute. Nous en sommes arrivés
+  aujourd'hui à reconnaître la réalité de chimères, d'êtres, de
+  personnes en quelque sorte composites dont nous ne soupçonnions pas,
+  dont nous ne pouvions \emph{a priori} pas admettre l'existence,
+  puisqu'une chimère est le fruit d'une imagination proche de la folie.
+  L'histoire des mots se révèle parfois bien étrange.
+
+  \section*{Sources: textes grecs}
+
+  Athénée, \emph{Deipnosophistes,} XI, 97, 19; éd. Georg Kaibel,
+  Leipzig (Teubner), 1887.
+
+  Ctésias, \emph{L'Inde,} fragment 45; éd. Dominique Lenfant, Paris
+  (CUF), 2004.
+
+  Ctésias, in Antigone de Carystos, \emph{Histoires étonnantes}, 166
+  (182); éd. Dominique Lenfant, Paris (CUF), 1999.
+
+  Euripide, \emph{Electre}, v.473-474; éd. Henri Grégoire, Paris
+  (CUF), 1923.
+
+  Euripide, \emph{Ion,} v.\emph{}203-204; éd. Henri Grégoire, Paris
+  (CUF), 1925.
+
+  Euripide, \emph{Sthénébée,} fragments 665A et 669; éd.François Jouan
+  et Herman Van Looy, Paris (CUF), 2002.
+
+  Héraclite le paradoxographe, « Περὶ Ἀπίστων, On Unbelievable Tales»,
+  éd. Jacob Stern, \emph{Transactions of the American Philological
+  Association} 133.1, 2003.
+
+  Hésiode, \emph{Théogonie}, v.319-323; éd. Paul Mazon, Paris (CUF),
+  1928.
+
+  Homère, \emph{Iliade} VI, v.178-183 et XVI, v.327-328; éd. Paul
+  Mazon, Paris (CUF), 1937.
+
+  \emph{Scholia in Iliadem} VI, v.181a et b, éd. Hartmut Erbse,
+  \emph{Scholia Graeca in Homeri Iliadem}, Berlin (De Gruyter), 1969-83.
+
+  Lucien, \emph{Qu'il ne faut pas croire à la calomnie à la légère,}
+  26; éd. Emile Chambry revue par Alain Billault et Emeline Marquis,
+  Paris (Lafont) 2015.
+
+  Lysias, fragment 439; éd. Louis Gernet, Paris (CUF), 1926.
+
+  Palaiphatos, S\emph{ur les récits qu'on ne peut croire,} 28:
+  «Bellérophon»; éd. Kai Brodrsen, Stuttgart (Reclam), 2002.
+
+  Plutarque, \emph{Œuvres morales IV.} \emph{Conduites méritoires des
+  femmes}, 244-248; éd. Jacques Boulogne, Paris (CUF), 2002.
+
+  Pseudo Apollodore, \emph{Bibliothèque,} II, 30-31, éd. J.G.Frazer,
+  trad. J.-C.Carrère, B.Massonie, Besançon, 1991.
+
+  Strabon, \emph{Géographie,} XIV, 3; éd Aude Cohen-Skalli, Paris
+  (CUF), 2024.
+
+  
+  \section*{Sources: textes latins}
+  
+
+  Fulgence le Mythographe, \emph{Mythologies}, III, «\emph{Fabula
+  Bellerophontis}»; éd. Etienne Wolff \& Philippe Dain, Villeneuve
+  d'Ascq (PU Septentrion), 2013.
+
+  Hygin, \emph{Fables,} 57; éd. Jean-YvesBoriaud (CUF), 2012.
+
+  Isidore de Séville, \emph{Étymologies,} I, 40; XI, 3, 36; XIV, 14, 3
+  éd. Wallace MartinLindsay, Oxford, 1911.
+
+  Mythographe du Vatican, III, 14, 4 et 5 «\emph{De Perseo}» ; éd.
+  Philippe Dain, Besançon (ISTA), 2005.
+
+  Ovide, \emph{Métamorphoses} VI, v.339-341; IX, v.647; éd. Georges
+  Lafaye, Paris (CUF), 1928.
+
+  Pline l'Ancien, \emph{Histoire Naturelle,} II, 110;
+  éd. Jean Beaujeu, Paris (CUF), 1951.
+
+  Servius, \emph{Sur l'Énéide,} VI, 288; éd. Emmanuelle Jeunet-Mancy,
+  Paris (CUF), 2012.
+
+  \section*{Abréviations}
+
+  CUF: Collection des Universités de France (dite Collection Budé).
+
+  LIMC: \emph{Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae.}
+
+  RA: Revue archéologique.
+
+  TLF: \emph{Trésor de la langue française}.
+
+  \section*{Bibliographie}
+
+  Amandry 1948: Amandry P., «ΠΥΡΠΝΟΟΣ ΧΙΜΑΙΠΑ», \emph{Mélanges
+  Charles Picard}, \emph{RA}, p1-11.
+
+  Belgovskii 1944: Belgovskii L., «The Causes of Mosaicism Associated
+  with Heterochromatic Chromosome Regions», dans \emph{OTS 61-11476},
+  \href{https://fr.wikipedia.org/wiki/D\%C3\%A9partement_du_Commerce_des_\%C3\%89tats-Unis}{United
+  States Department of Commerce} - Office of Technical Services.
+
+  Bellinck 1874: Bellinck A., \emph{Cours élémentaire de botanique},
+  Paris.
+
+  Camille 2011: Camille C., \emph{Les Gargouilles de Notre-Dame:
+  Médiévalisme et monstres de la modernité}, Paris.
+
+  Darwin 1869: Darwin C.: \emph{De la variation des animaux et des
+  plantes à l'état domestique}, nouvelle éd. française
+  sous la dir. de P.Tort, Paris, 2015.
+
+  \emph{Encyclopédie}: Diderot D., D'Alembert J. dir.,
+  \emph{Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et
+  des métiers}, Paris, 1751-1772.
+
+  Ebert, Dando 2022: Ebert D. A., Dando M., \emph{Requins, raies et
+  chimères d'Europe et de Méditerranée}, Paris.
+
+  Gozlan 2024: Gozlan A. M., «Génétique: histoires incroyables de
+  chimères humaines naturelles», \emph{Blog Réalités biomédicales,} 21
+  et 28 mai. https://www.lemonde.fr/blog/realitesbiomedicales/2024.
+
+  Jacquemin: Jacquemin A., \emph{LIMC}, \emph{s. v.} «Chimaira.
+
+  Le Men 2010: Le Men S., «De \emph{Notre-Dame de} Paris au
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+
+  Michel 1994: Michel R. dir., \emph{La Chimère de Monsieur Déprez},
+  Catalogue de l'exposition du Département des arts graphiques du Musée
+  du Louvre, Paris.
+
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+  la Renaissance», in Ottinger 2003, p.29-43.
+
+  Moretti 2003: Moretti S.-A., \emph{Du mythe au motif, de l'hybride au
+  concept, d'Orient en Occident. Histoire de l'invention de Chimère de
+  la période orientalisante à l'hellénistique}, thèse.
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+  M'Uzan M. de 2005\emph{: Aux confins de l'identité},
+  Paris.
+
+  M'Uzan M. de et alii 2008: \emph{La chimère des
+  inconscients, débat avec M. de M'Uzan}, Paris.
+
+  Ottinger 2003a: Ottinger D. dir., \emph{Chimères}, Arles.
+
+  Ottinger 2003b: Ottinger D., «Quand reverdit l'acacias (surréalisme
+  et écriture chimérique», in Ottinger 2003, p.59-81.
+
+  Quatremère de Quincy 1832: Quatremère de Quincy A.-C.,
+  \emph{Dictionnaire historique d'architecture}, Paris.
+
+  Ramée 1868: Ramée D., \emph{Dictionnaire général des termes
+  d'architecture}, Paris.
+
+  Roes 1934: Roes A., «The Representation of the Chimaera»,
+  \emph{JHS} 54, p.21-25.
+
+  Thomas 2002: Thomas H., \emph{Le Mystère de l'homme
+  de Piltdown: Une extraordinaire imposture scientifique}, Paris.
+
+  \section*{Illustrations}
+
+  Fig.1. Statère de Sycione, argent; wikimedia commons
+
+  Fig.2. Chimère d'Arrezzo, bronze (\emph{ca} 400 av. J.-C.), Florence,
+  Museo archeologico nazionale; wikimedia commons.
+
+  Fig.3. Chimère, plat à figures rouges, Apulie (\emph{ca} 350-340 av.
+  J.-C°, Louvre K362; wikimedia commons.
+
+  Fig. 4. Chimère et Bellérophon, relief Jacobsthal (500-440), Mélos (?)
+  British Museum; wikimedia commons.
+
+  Fig.5. Bellérophon affrontant Chimère, mosaïque (2\ieme{}
+  s. ap. J.-C.), musée Rolin, Autun; wikimedia commons.
+
+  Fig.6. La stryge de Notre-Dame
+
+  Fig.7. \emph{La Chimère de Monsieur Déprez}; Gallica, BNF.
+
+  Fig.8. Caricature révolutionnaire: les trois ordres et Chimère;
+  wikimedia commons.
+
+  Fig.9. Gustave Moreau, \emph{La chimère}, 1858, in Ottinger 2003.
+
+  Fig.10. Victor Brauner, \emph{Chimère,} 1941, in Ottinger 2003
+
+  Fig.11. L'homme de Piltdown, reconstitution; wikimedia commons.
+
+  Fig.12. \emph{Chimère de Fidji}, Marseille, MUCEM; wikimedia
+  commons.
+
+  Fig.13. Thomas Grünfeld, \emph{Misfits}; in Ottinger 2003.
+
+  Fig. 14\emph{. Citrus Bizzaria} ; wikimedia commons.
+
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+\setlength{\headheight}{14pt} % celle ci et la suivante pour éviter
+\addtolength{\topmargin}{-0.06094pt}% quelques warnings avec fancy...
+
+\newlength{\ldate}% longueur d'un texte comm "2021" (= une date
+\settowidth{\ldate}{0000} % utilisé et modifié dans la fabrication des
+%listes d'acads.
+% 
+
+\begin{document}%\layout
+%
+\setcounter{footnote}{0}
+\pagestyle{fancy}
+\newcounter{none}
+\fancyhead{}
+\fancyfoot{}
+\fancyfoot[LE,RO]{\thepage}
+%@@debut
+\begin{refsection}
+\fancyhead{}
+\fancyhead[CE]{Mémoires: 2\ieme{} partie}
+\input{titre}  \textbf{Chimère antique}
+
+  Parmi tous les monstres que nous a transmis la mythologie grecque,
+  Chimère n'est pas la plus connue. Elle arrive bien derrière la
+  Sphinge, le Minotaure ou les Centaures.
+
+  Or, à plusieurs égards, Chimère est un être mythique hors norme, tout
+  comme l'histoire même du mot en français\footnote{Approche
+    essentiellement iconographique dans Moretti 2003.Voir aussi Roes
+    1934; \hl{Amandry 1948}.}.
+
+  Par son nom d'abord, purement animal ---elle est la seule dans ce
+  cas. Χίμαιρα désigne une jeune chèvre d'un an, ayant mis bas pour la
+  première fois à la sortie de l'hiver, χεῖμα, «la saison du mauvais
+  temps, l'hiver», dans le vocabulaire poétique, χειμών en prose.
+
+  Sa généalogie, nous la connaissons par un unique vers
+  d'Hésiode\footnote{Hésiode \emph{Théogonie} 319: «Elle {[}Echidna{]}
+    enfantait aussi Chimère, qui souffle un feu invincible, Chimère,
+    terrible autant que grande».}. Elle est la fille de Typhon et
+  d'Échidna, Vipère. Elle a comme frère et sœur Cerbère et l'Hydre de
+  Lerne et comme demi-sœur la Sphinge et demi-frère le Lion de
+  Némée\st{.}
+
+  \textbf{\hl{fig.}1} L'aspect physique de Chimère est une autre
+  spécificité. Les monstres de la mythologie grecque sont le plus
+  souvent construits à partir de deux éléments inconciliables dans la
+  nature: le Centaure, homme et cheval ou les Sirènes, femmes et
+  oiseaux\footnote{Catalogue des représentations de Chimère in Jacquemin
+    A., \emph{LIMC}, \emph{s. v.} «Chimaira».}\st{.}
+
+  Chimère est triple\footnote{Homère, \emph{Iliade} VI, 179-180 «Elle
+    était de race non point humaine, mais divine: lion par devant,
+    serpent par derrière, et chèvre au milieu».}: un corps de lion
+  reconnaissable à sa crinière et à sa musculature, portant au milieu du
+  dos un avant train de chèvre et, à l'arrière, une queue de serpent
+  pourvue d'une tête. Le lien entre le corps de lion et l'avant-train de
+  chèvre, moins «naturel» si l'on peut dire, que, par exemple, le
+  torse d'homme et le corps de cheval pour le centaure, a du reste posé
+  problème aux Anciens. La queue fait aussi difficulté. Elle est nommée
+  δράκων en grec, \emph{draco} en latin, que l'on traduit souvent par
+  «dragon». Mais le mot grec, δράκων a les deux sens de «serpent» et
+  de «dragon». C'est le mot qu'utilise Homère, dans l'\emph{Iliade}.
+  Hésiode emploie ainsi dans le même vers deux mots, ὄφις «serpent» et
+  δράκων, En latin, Ovide utilise \emph{serpens}, tandis qu'Hygin
+  emploie \emph{draco}\footnote{Ovide, \emph{Métamorphoses} IX, 649;
+    Hygin, \emph{Fables} 57.}.
+
+  Les monstres tripartites sont rarissimes, et l'une des composantes
+  apparaît souvent comme secondaire: les ailes de la Sphinge à corps de
+  lion, torse et tête de femme et ailes de rapace. Mais chez Chimère les
+  trois composants sont d'égale importance: la statue dite Chimère
+  d'Arezzo le montre bien. \textbf{\hl{fig.}2}
+
+  Ces éléments constitutifs ne sont pas eux-mêmes absolument fixés.
+  Euripide évoque une «lionne cracheuse de feu»; le poète Ovide lui
+  donne une gueule de lionne. Le scholiaste d'Homère parle d'un devant
+  de lion et, dans la même phrase, d'une tête de lionne\footnote{Euripide,
+    \emph{Electre}, 473; \emph{Scholie à Iliade} 6 181b; Ovide,
+    \emph{Métamorphoses} IX, 649.}. Un vase à figures rouges d'Apulie
+  montre des mamelles sur la partie centrale de l'animal, mais garde la
+  crinière du mâle \textbf{\hl{fig.}3}. Deux mamelles sont aussi
+  visibles sur Chimère qu'affronte Bellérophon sur le «Relief
+  Jacobsthal» \textbf{\hl{fig.}4} et \textbf{\hl{fig.}5} sur la
+  mosaïque romaine du Musée Rolin d'Autun. S'il est difficile de donner
+  un sexe au serpent, la troisième composante est nécessairement
+  femelle, du fait du nom même de Chimère: le bouc en grec se dit
+  τράγος.
+
+  Mais il y a plus. On s'attend en effet à ce que, des trois animaux,
+  deux soient particulièrement dangereux, le lion ou le serpent. Or
+  c'est la chevrette qui est la plus redoutable. Dans les six cas que
+  nous connaissons où Chimère est représentée crachant le feu, ce feu
+  est craché par le lion une fois, la chèvre quatre fois, les trois
+  têtes en même temps une fois: la chèvre l'emporte donc.
+
+  Les circonstances de la naissance de Chimère sont inconnues. Ce que
+  dit le mythe, c'est qu'elle vécut protégée d'Amisodarès roi de Carie
+  (au sud-ouest de la Turquie actuelle), dans une grotte proche de la
+  cité de Patara, en Lycie, une région frontalière de la Carie. Elle
+  ravageait les terres et terrorisait les habitants de Lycie. Le roi de
+  Lycie, Iobatès, pour se débarrasser de Chimère, aurait fait appel au
+  héros Bellérophon, monté sur le cheval ailé Pégase. Bellérophon aurait
+  tué Chimère soit, se tenant à distance, en la criblant de flèches,
+  soit --- version la plus souvent représentée --- en enfonçant dans
+  cette même gueule une lance pourvue d'une pointe en plomb qui aurait
+  fondu et aurait étouffé la bête\footnote{Voir par ex. Lysias, fragment
+    439: «\textbf{}Quand il eut attrapé Chimère, il attacha un plomb à
+    sa lance et l'enfonça dans sa bouche brûlante, où le
+    plomb, ayant allumé le feu, la tua»; Pseudo Apollodore,
+    \emph{Bibliothèque} 2, 30, «Il s'éleva dans les
+    airs et, d'en haut, il abattit Chimère à coups de
+    flèches»; Athénée, \emph{Deipnosophistes} 11, 97, 19.}.
+
+  La dernière particularité notable de Chimère est qu'elle est la
+  dernière des monstres de la génération qui précéda le triomphe des
+  dieux olympiens à disparaître. Après elle, les puissances divines
+  prennent forme humaine.
+
+  \textbf{Interprétations anciennes}
+
+  Dès l'Antiquité, les tentatives pour expliquer le mythe, pour le
+  rationaliser, n'ont pas manqué. Ces tentatives suivent un nombre de
+  directions limité.
+
+  Le paradoxographe Palaiphatos (\textsc{iv}\ieme{} s. av.
+  J.-C.) raconte que dans le royaume d'Amisodarès se trouvait une haute
+  montagne, Chimère, qui possédait une grotte d'où sortait des flammes.
+  Un flanc était habité par un lion, l'autre par un serpent. En
+  utilisant ce feu, Bellérophon, un pirate capitaine du navire Pégase,
+  tua les deux bêtes sauvages\footnote{Palaiphatos, S\emph{ur les récits
+    qu'on ne peut croire}, 28.}.
+
+  Le philosophe Plutarque (44-125) ne croit pas non plus à la légende
+  traditionnelle. Bellérophon était en réalité un prince de Lycie qui
+  avait éliminé un capitaine pirate (ceux-ci étaient nombreux dans cette
+  région d'Asie Mineure) du nom de Chimaros. Le bateau de Chimaros était
+  orné d'une tête de lion à la proue et de dragon à la poupe.
+  Bellérophon, monté sur Pégase, l'aurait combattu et tué, ramenant la
+  paix dans la région\footnote{Plutarque, \emph{Moralia}, \emph{Actions
+    vertueuses et courageuses des femmes}, 244-248.}.
+
+  Un autre mythographe, Héraclite
+  (\textsc{i}\ieme{}-\textsc{ii}\ieme{} s.)
+  avance une interprétation assez originale. Chimère était une reine qui
+  ne respectait pas les traités conclus et assassinait ses hôtes.
+  Bellérophon l'élimina, ainsi que ses deux frères, Léon, Λέων, et
+  Drako, Δράκων.\footnote{Héraclite le paradoxographe, éd. Westremann
+    p.316.}
+
+  Un scholiaste de l'\emph{Iliade} d'Homère reprendra bien plus tard
+  cette interprétation, mais dans une version plus prosaïque. Il
+  existait (l'auteur ne dit ni où ni quand) une auberge tenue par deux
+  aubergistes Léo et Drako pour lesquels travaillait une aubergiste
+  cuisinière nommée Chimère, qui tuait et faisait cuire certains clients
+  et les donnait à manger aux autres\footnote{\emph{Scholia in Iliadem}
+    VI, 181 b.}.
+
+  Ces explications ont souvent paru trop compliquées et peu
+  vraisemblables. Nombre d'auteurs préférèrent alors une explication
+  géographique donc, au moins en principe, vérifiable.
+
+  Le géographe Strabon (60 av.-20 ap. J.-C.) est de loin le plus
+  prudent. Il existait en Lycie une montagne et une cité nommées Cragos.
+  Il ajoute: «À propos de cette montagne on raconte la légende de
+  Chimère. Non loin de là, il y a aussi une gorge nommée Chimère, qui
+  s'étend depuis le rivage». Mais il n'en dit pas plus ---et l'on
+  ignore toujours l'emplacement de cette cité et même si elle a
+  réellement existé\footnote{Strabon, \emph{Géographie} 14, 3, 5.}.
+
+  Ctésias, médecin voyageur du \textsc{v}\ieme{} s. déjà,
+  écrivait «que près de Phasélis, en Lycie, il y a un feu immortel»,
+  sans aller plus loin. Pline l'Ancien le suivra plus tard: «dans la
+  région de Phasélis brûle le mont Chimère»\footnote{Ctésias,
+    \emph{L'Inde}, fragment 45; Pline l'Ancien,
+    \emph{Histoire Naturelle} II, 110.}.
+
+  Mais c'est Servius, au \textsc{iv}\ieme{} s., qui livrera
+  l'explication la plus suivie: «C'est un mont de Cilicie, dont le
+  sommet est encore en feu aujourd'hui et autour duquel on trouve des
+  lions; ses flancs sont des pâturages où les chèvres abondent; au
+  pied de ce mont, les serpents pullulent». On retrouve Servius chez
+  bien d'autres, dont Isidore de Séville, qui y voit logiquement un
+  volcan, qu'il rapproche de l'Etna et du Vésuve\footnote{Servius,
+    \emph{Sur l'Énéide} VI, 288; Isidore de Séville, \emph{Étymologies}
+    XIV, 14, 3, 46.}. Bien plus tard, la région où aurait vécu Chimère
+  fut identifiée aux environs du village turc de Yanartaş, «Roche
+  Enflammée» en turc, près de l'antique cité d'Olympos en Lycie: des
+  gaz combustibles émanent du sol et produisent une multitude de
+  flammèches, qui seraient à l'origine de la légende. L'hypothèse fut
+  évidemment suivie avec enthousiasme par les guides de voyages et les
+  autorités touristiques locales contemporaines.
+
+  La dernière vague d'interprétations apparaît chez les auteurs tardifs
+  et elle est purement symbolique. On ne se pose en effet plus la
+  question de savoir si Chimère a réellement existé. Le monstre aux
+  trois corps est l'image des trois âges de l'homme\footnote{Trois âges,
+    car l'enfant n'est pas véritablement un homme.} ---adolescence, âge
+  mur, vieillesse--- et plus précisément des trois étapes de la passion
+  amoureuse. Le meilleur représentant de ce point de vue est sans doute
+  Fulgence le Mythographe, qui vécut au \textsc{v}\ieme{} ou
+  \textsc{vi}\ieme{} s.: «Si la Chimère est représentée
+  avec un corps en trois parties, c'est parce que dans l'amour il y a
+  trois modalités: le commencement, l'accomplissement et l'achèvement.
+  En effet, quand l'amour arrive, tout neuf, il attaque avec la férocité
+  des bêtes, comme le lion {[}\ldots{]}. Quant à la chèvre qui est
+  représentée dans sa partie centrale, c'est l'accomplissement du
+  plaisir des sens, pour la raison évidente que les animaux de cette
+  espèce sont particulièrement enclins au plaisir des sens {[}\ldots{]}.
+  Quant à ce qu'elle soit, dit-on, un serpent par derrière, en voici la
+  raison: après l'accomplissement, le plaisir des sens provoque la
+  blessure du repentir et le poison du péché»\footnote{Fulgence le
+    Mythographe, \emph{s. v.} «Cymera». Voir aussi Mythographe du
+    Vatican III, 14, 4 et 5, «De Perseo» 4-5\textbf{;} Isidore de
+    Séville, \emph{Étymologies} I, 40. 4.}.
+
+  On laissera le lecteur juge de la justesse de cette peinture de
+  l'amour et du tempérament des chèvres.
+
+  \textbf{Postérité: peinture, gravure et architecture}
+
+  Le monstre tripartite qu'est Chimère disparaît des récits légendaires
+  médiévaux, même si les créatures fantastiques restent très présentes
+  --- quitte à être christianisées, comme dans la légende de saint
+  Georges terrassant le dragon, qu'on a souvent rapprochée de la lutte
+  de Bellérophon et Pégase contre Chimère. Les représentations d'êtres
+  composites subsistent cependant au Moyen-Âge: ils figurent nombreux,
+  par exemple, sur la bordure supérieure de la \emph{Tapisserie de
+  Bayeux} (\textsc{xi}\ieme{} s.), et la Renaissance en fera
+  aussi un très large usage, avec,par exemple, la multitude de
+  créatures étranges de Jérôme Bosch. Mais Chimère \emph{stricto sensu}
+  s'éclipse, à la différence d'autres figures plus connues, comme les
+  centaures ou la licorne. Les mythographes de la Renaissance ne
+  s'intéressent guère à ce monstre homérique et la découverte en 1553 de
+  la \emph{Chimère d'Arezzo}, qui sera pourtant exposée dans le palais
+  Médicis à Florence, n'a pas retenu l'attention des artistes
+  contemporains\footnote{Sur la chimère Renaissance, Morel 2003.}.
+
+  Le terme va subsister ou plutôt réapparaître dans le domaine de
+  l'architecture, mais avec une définition élargie, héritée à la fois
+  des représentations de la Renaissance et du sens abstrait que prend
+  très tôt le mot en français, sur lequel nous reviendrons\footnote{Quatremère
+    de Quincy 1832, \emph{s. v}.; Ramée 1868.}. Le nom commun
+  «chimère» désigne toute créature fantastique composite, mais pas
+  nécessairement tripartite, qu'on ne confondra pas avec la gargouille,
+  puisqu'elle n'a aucun rôle utilitaire à la différence de cette
+  dernière.
+
+  On rencontre ces chimères dans l'art roman et surtout gothique mais
+  les plus célèbres se voient, \textbf{\hl{fig.}6} très nombreuses, en
+  plusieurs endroits de Notre-Dame de Paris. Elles forment en
+  particulier ce qu'on appelle la \emph{Galerie des chimères} ou la
+  \emph{Galerie des Stryges}, le long de la balustrade de la façade de
+  la cathédrale. Ces quinze œuvres (la plus connue est \emph{La
+  Stryge})\footnote{Le ou la stryge est une créature proche de ce que
+    nous nommons vampire --- et ce dernier terme à progressivement
+    supplanté celui de stryge: cf. \emph{Dictionnaire de Trévoux} 1752,
+    \emph{s. v.} «Stryges», p.859: «Voyez Vampires, qui signifie la
+    même chose».} furent réalisées sur des dessins de Viollet-le-Duc,
+  lors de la restauration de la cathédrale, achevée en 1856. Elles
+  n'appartiennent donc pas à la cathédrale gothique, mais sont des
+  créations contemporaines, inspirées à Viollet-le-Duc par ses lectures
+  et surtout par les dessins d'Honoré Daumier pour une édition illustrée
+  de \emph{Notre-Dame de Paris} de Victor Hugo: elles relèvent d'une
+  vision très romantique voire romanesque du Moyen-Âge et n'ont, par
+  l'aspect, plus grand-chose à voir avec Chimère\footnote{Le Men 2010;
+    Camille 2011.}.
+
+  Ces chimères furent aussi largement utilisées au
+  \textsc{xix}\ieme{} et au début du
+  \textsc{xx}\ieme{} siècle comme éléments de décor dans
+  l'architecture civile cette fois, au-dessus d'un porche, d'une porte
+  ou comme support de balcon par exemple\hl{.}
+
+  Après l'époque médiévale et avant sa réapparition dans l'art
+  néogothique, Chimère reste discrète. Les Modernes s'y réfèrent, mais
+  le plus souvent dans une perspective evhémériste directement héritée
+  de l'Antique. L'entrée «Chimère» de l'\emph{Encyclopédie} de Diderot
+  et d'Alembert, par l'abbé Mallet, en est le meilleur exemple. Elle
+  rappelle, sans trancher, deux hypothèses que nous avons évoquées:
+  l'existence d'une montagne enflammée, empruntée à Plutarque, et celle
+  du navire Pégase\footnote{\emph{Encyclopédie,} Paris, 1751-1772\emph{,
+    s. v}. «Chimère».}.
+
+  \textbf{\hl{fig.}7} Le personnage de Chimère connut surtout une sorte
+  de renaissance un peu plus tard avec la publication en 1771 d'une
+  eau-forte que son auteur titra lui-même «La Chimère de Monsieur
+  Déprez» et qu'il légenda longuement dans son dernier
+  état\footnote{Michel 1994.}: «Cette Horrible beste née dans les
+  Sables brulans de l'Afrique s'étoit pratiquée une retraite dans les
+  ruines du Palais de Massinissa Ancien Roi des Numides; elle n'en
+  sortoit que pour devorer les Animaux et les voyageurs; On lui a
+  trouvé sous le ventre une poche enorme dans la quelle elle enfermoit
+  les Hommes dont elle faisoit sa pâture; Chacune des trois têtes
+  mangeoit à son tour les membres des Malheureux qu'elle avoit surpris
+  sur les routes, et tandis que l'une devoroit les deux autres
+  soutenoient la proie. Ce Monstre étoit toujours en marche, il avoit
+  des ailes et des Nageoires; On le voyoit tantôt sur la terre tantôt
+  sur les Eaux. Sa grosseur étoit celle de l'Eléphant; Il a fallu un
+  grand nombre de Soldats armées pour s'en deffaire avec des Chiens
+  dressés au Combat». Être à trois têtes, différentes de celles du
+  monstre antique, cette Chimère est très clairement annonciatrice du
+  Romantisme. On retrouve en effet ces créatures dans plusieurs romans,
+  comme \emph{Smarra} de Charles Nodier ou dans \emph{Isaac Laquedem ou
+  le Juif errant} d'Alexandre Dumas\footnote{Nodier 1821; Dumas
+    1852-53.}. Chimère est de même évoquée par Flaubert dans \emph{La
+  tentation de saint Antoine} et Huysmans y fait une rapide allusion
+  dans \emph{À rebours}\footnote{Flaubert 1874; Huysmans 1884.}.
+  L'image de Déprez, qui se vendait bon marché, a marqué les
+  contemporains et elle aura une postérité surprenante. Les trois têtes
+  furent dotées de chapeaux symboliques (mitre, bicorne, bonnet) et
+  Chimère devint le symbole de l'Ancien Régime: «Un monstre à trois
+  têtes désignant les trois états de l'Aristocratie s'occupe de dévorer
+  le reste du cadavre du Peuple qu'il a englouti impitoyablement dans
+  ses entrailles carnivores. Il est précédé du Fanatisme aux queues de
+  dragon et qui est vêtu d'un froc monacal, il porte à califourchon sur
+  son dos l'Hypocrisie pressant un serpent qui distille son poison
+  aristocratique» \textbf{\hl{fig.}8}.
+
+  C'est à un certain nombre de peintres symbolistes que l'on doit, à la
+  fin du \textsc{xix}\ieme{} s., une présence renouvelée de
+  Chimère, ou plutôt, désormais, de la chimère, être générique. Deux
+  peintres, dont l'inspiration a des liens très forts avec la
+  littérature de l'époque (Huysmans et le Flaubert de la
+  \emph{Tentation} surtout) sont caractéristiques\textbf{.} Gustave
+  Moreau entreprend à partir de 1880 un grand tableau, \emph{Les
+  Chimères}, qu'il n'acheva jamais: les personnages féminins sont
+  accompagnés d'une foule d'êtres composites, de chimères donc, sans
+  qu'aucune n'évoque précisément par son aspect la créature antique
+  \textbf{\hl{fig.}9}. La chimère est une image, où se retrouvent,
+  comme Moreau l'écrit lui-même, «toutes les formes de la passion, de
+  la fantaisie, du caprice chez la femme», dans un décor fantasmé
+  alliant l'Antiquité et le Moyen-Âge à la Renaissance. Odilon Redon,
+  lui aussi, à la fin des années 1880, produira plusieurs images de
+  chimères aux titres mystérieux: «Ensuite paraît un être singulier,
+  ayant une tête d'homme sur un corps de poisson (d'après la tentation
+  de Saint-Antoine)» et «Chimère, une tête aux yeux clos d'où partent
+  d'étranges arabesques». On ne s'étonnera donc pas de la réapparition,
+  plus tard, du même motif chez les peintres surréalistes: certains
+  «cadavres exquis» issus de l'écriture automatique font apparaître
+  des êtres composites complexes. Plusieurs peintres ont même
+  explicitement titré leurs œuvres «chimère», comme André Masson,
+  Victor Brauner \textbf{\hl{fig.}10} ou Max Ernst\footnote{Sur le
+    surréalisme et Chimère, Ottinger 2003b.}.
+
+  Mais en même temps, au-delà du monstre grec, au-delà des monstres
+  fantastiques, Chimère a acquis une réalité tangible selon un processus
+  bien connu de remploi de termes empruntés par les savants à
+  l'Antiquité pour désigner des êtres ou des choses. Or, dans le cas de
+  Chimère, ce processus a pris une importance particulière, puisqu'il
+  concerne des êtres bien réels, mais aussi des êtres imaginaires et
+  enfin de véritables créations.
+
+  \textbf{Chimériformes}
+
+  De nombreux êtres mythologiques ont été utilisés pour nommer, en se
+  fondant sur une ressemblance physique plus ou moins proche ou de façon
+  métaphorique, des êtres réels, plantes, animaux ou êtres humains.
+
+  Ainsi le sphinx désigne-t-il toute une famille de papillons, du fait
+  de l'aspect de sa chenille, rappelant vaguement la position
+  traditionnelle du sphinx égyptien. C'est aussi une race de chats, à la
+  peau très plissée dépourvue de fourrure: assis ou couché sa posture
+  fait quelque peu penser, là encore, à celle d'un sphinx égyptien.
+  Métaphoriquement, enfin, une personne qui a un discours ambigu, qui
+  joue sur le mystère du langage, est qualifiée de sphinx: ce fut le
+  cas de François Mitterrand. Il en est d'autres: la méduse, le
+  centaure, le cerbère ou la mégère.
+
+  Chimère a, en revanche, une postérité très limitée dans le monde
+  vivant réel. Les chimaeriformes, constituent un ordre de poissons
+  apparentés de loin aux requins. L'espèce la plus connue est la chimère
+  commune, appelée aussi chimère monstrueuse, \emph{chimaera
+  monstrosa}\footnote{Ebert, Dando 2022.}. Le rapprochement avec Chimère
+  est très lâche: ce poisson porte sur le dos une nageoire dorsale
+  érectile et venimeuse, dangereuse pour ses prédateurs et pour l'homme,
+  nageoire qui peut évoquer, si l'on veut bien faire preuve de beaucoup
+  d'imagination, la chèvre cracheuse de feu.
+
+  \textbf{Paléontologie et muséographie}
+
+  Le mot chimère est également utilisé en paléontologie. Il désigne des
+  fossiles construits artificiellement à partir de vestiges de plusieurs
+  espèces. Il s'agit donc de faux, composites comme Chimère, héritage
+  des cabinets de curiosité des \textsc{xvii} et
+  \textsc{xviii}\ieme{} s. Le plus connu est l'Homme de
+  Piltdown \textbf{\hl{fig.}11} en Angleterre, découvert à partir de
+  1908 par Charles Dawson et qui fut considéré au moins jusqu'en 1920
+  par bon nombre de paléontologues comme le chaînon manquant entre
+  l'homme et le singe, avant que la supercherie soit définitivement
+  démontrée en 1953: le crane d'un homme moderne était associé à une
+  mandibule d'orang-outan\footnote{Historique de la supercherie: Thomas
+    2002.}.
+
+  Du reste, à côté de ces faux sérieux destinés à tromper, ces «faux
+  scientifiques» si l'on peut risquer l'expression, on connaît nombre
+  de chimères modernes qui tiennent plutôt du jeu ou, souvent, de
+  l'escroquerie \textbf{\hl{fig.}12}. La \emph{Chimère de Fidji}, dont
+  un spécimen figure dans les collections du MUCEM de Marseille, est un
+  cas emblématique. Lepremier exemplaire connu semble avoir été
+  fabriqué par un pêcheur japonais au tout début du
+  \textsc{xix}\ieme{} s., pour des raisons religieuses ---
+  la sirène, «poisson humain», est une créature de la mythologie
+  japonaise. L'objet, torse de singe et arrière de poisson, longtemps
+  considéré comme les restes d'un être réel, voyagea à travers le monde
+  et fut expertisé par de nombreux savants qui émirent des avis
+  divergents sur l'authenticité ou non de cette momie ou fossile. En
+  1842, Barnum, «prince des charlatans», entrepreneur de spectacles,
+  en fit l'acquisition et, avec un complice se faisant passer sous
+  pseudonyme pour un naturaliste reconnu, organisa des expositions aux
+  États Unis.
+
+  Mais l'on sait aussi que nombre de taxidermistes, professionnels ou
+  amateurs, se sont amusés à inventer des êtres fantaisistes sur le même
+  modèle, par pur plaisir dira-t-on, ou par esprit canularesque: notre
+  Dahu est l'une des chimères les plus connues. La chimère est alors,
+  parce qu'elle permet toutes les compositions fictives et farfelues
+  possibles, à la fois un bricolage savant et un jeu de l'esprit et elle
+  rejoint les créations artistiques, en particulier celles des
+  Surréalistes. D'ailleurs certaines créations de plasticiens
+  contemporains, à bien des égards, relèvent de la même veine. On pense
+  à la série de Thomas Grünfeld, \emph{Misfits}, \textbf{\hl{fig.}13
+  q}ui associe par exemple en une même sculpture un oiseau à mufle de
+  porc ou un cerf et sa ramure à un corps de girafe.
+
+  \textbf{Chimère, chimérique}
+
+  Le mot «chimère» connut surtout très tôt en français une évolution
+  de sens tout à fait particulière. Il prit en effet une valeur
+  abstraite et l'adjectif «chimérique» en dérive. Une chimère définit
+  alors selon le \emph{Trésor de la langue française}, un «projet ou
+  idée sans consistance» et, en général employé au pluriel, «une
+  rêverie un peu folle». Ce sens apparaît dès la Renaissance,
+  l'adjectif médiéval \emph{chimere} au sens de « insensé, fou» étant
+  même plus ancien. Aucune des autres créatures mythologiques grecques
+  n'a connu la même évolution. L'adjectif «chimérique» n'a, quant à
+  lui, qu'un seul parallèle, l'adjectif «médusé».
+
+  La plus belle illustration de ce glissement de sens est évidemment
+  poétique. Le recueil de douze sonnets de Gérard de Nerval, \emph{Les
+  Chimères}, a été publié en 1854 à la suite des nouvelles \emph{Les
+  Filles du feu}. Il ne s'agit plus, à ce moment-là, de créatures
+  mythologiques ou inventées par l'auteur. Le rêve, le songe, la vision
+  y sont en revanche omniprésents. Nerval écrit, à la fin de son épitre
+  dédicatoire à Alexandre Dumas, que ces sonnets qu'il qualifie
+  d'«obscurs» ont été «composés dans un état de rêverie
+  supernaturaliste, comme diraient les Allemands» {[}\ldots et
+  qu'ils{]} «perdraient de leur charme à être expliqués, si la chose
+  était possible». Le recueil assemble des poèmes d'inspirations très
+  variées --- Antiquité, Moyen-Âge, Bible et débuts du christianisme ---
+  ce qui pourrait expliquer aussi, par cet aspect composite, le choix de
+  son titre. Ici le terme perd la valeur péjorative que nous lui
+  associons souvent pour une tonalité purement poétique.
+
+  Peut-être pourrait-on rapprocher les songes, les fantasmes de Nerval,
+  de ce qu'en dit aujourd'hui la psychanalyse. Le concept de chimère y
+  apparaît, avec des significations variées selon les praticiens, sans
+  être jamais, et de loin, un élément central de la doctrine. Le plus
+  souvent il est à rapprocher du sens courant du terme et désigne une
+  construction imaginaire --- idéalisation d'une personne, projet
+  valorisant fortement la personne. Chez Michel de
+  M'Uzan, cependant, le rapprochement avec Chimère ou au
+  moins avec les diverses créatures composites dites chimères, est plus
+  explicite: la chimère est pour lui le résultat psychique du lien qui
+  relie l'analysant au thérapeute dans le processus du transfert et de
+  contre-transfert, «la chimère des inconscients» pour reprendre un de
+  ses titres\footnote{M'Uzan M. de 2005;
+    M'Uzan M. de \emph{et alii} 2008.}.
+
+  \textbf{ADN chimérique}
+
+  Si chimère a progressivement, dans notre français courant, perdu toute
+  référence à sa source mythologique, on vient de le voir avec Nerval,
+  si le rêve l'a finalement emporté sur toute composition tripartite
+  d'êtres monstrueux, la science contemporaine, sans prévenir, nous y
+  renvoie, qui fait surgir ou qui crée des êtres apparemment
+  impossibles.
+
+  \textbf{\hl{fig.}14} Dès le milieu du
+  \textsc{xvii}\ieme{} s., les botanistes découvrirent et
+  tentèrent de comprendre un type d'agrume qu'ils nommèrent
+  \emph{Biz(z)a(r)ria}, \emph{Citrus Bizzarria}, dont le fruit, d'aspect
+  étrange à l'extérieur comme à l'intérieur, est un mélange de cédrat,
+  de bigarade et de citron\footnote{Bellinck 1874.}. Les premiers
+  exemplaires connus proviennent de jardins italiens, avant de se
+  retrouver dans les jardins et orangeries d'Europe où les savants les
+  considéraient comme des hybrides. C'est encore la position de
+  Darwin\footnote{Darwin 1879.}, avant que les Modernes y voient un type
+  de chimérisme, le «résultat d'un conglomérat de deux donneurs».
+
+  Le terme de chimère va prendre une importance très particulière dans
+  la littérature biologique humaine à partir de 1944 dans un article
+  américain, même si l'existence de créatures chimériques, inexpliquée,
+  était connue depuis longtemps, on vient de le voir\footnote{Belgovskii
+    1944; Gozlan 2024.}. Le \emph{Dictionnaire de l'Académie de
+  médecine} définit ainsi une chimère: «Organisme constitué de deux
+  ou, plus rarement, plusieurs variétés de cellules d'origine génétique
+  différente» et précise «Le chimérisme complet est exceptionnel dans
+  l'espèce humaine. Il résulte de la fusion de deux œufs au cours d'une
+  grossesse gémellaire provenant d'une double fécondation qui aurait dû
+  normalement aboutir à la naissance de deux jumeaux dizygotes. Le fœtus
+  possèdera ainsi des cellules avec des génomes différents». Une
+  chimère correspond à une seule séquence d'ADN
+  provenant de plusieurs
+  \href{https://fr.wikipedia.org/wiki/Transcription_(biologie)}{transcriptions}
+  ou séquences parentes.
+
+  On ne rentrera pas, étant très loin d'être un spécialiste en la
+  matière, dans une présentation détaillée de ce qu'est le chimérisme,
+  ses causes, les différentes catégories qu'on y rencontre, les
+  conséquences de ce que certains appellent un «accident génétique»,
+  ou encore, à tort, une maladie, voire une «monstruosité». On se
+  contentera, pour mieux faire comprendre le phénomène, que l'on
+  rencontre dans le règne animal et dans le règne végétal, deux exemples
+  chez l'être humain où il est extrêmement rare, l'Académie le souligne,
+  parmi d'autres de la littérature sur le sujet.
+
+  Les trois fils d'une Américaine en attente de greffe rénale subissent
+  des tests ADN sanguins simples pour savoir si l'un d'entre eux est
+  donneur possible. Ces tests révèlent que, s'ils sont bien fils de leur
+  père, deux d'entre eux ne sont pas fils de leur mère. Des tests
+  complémentaires avec prélèvements cellulaires montrent que la mère des
+  trois enfants était en fait porteuse de deux ADN différents, résultats
+  de la fusion, chez sa propre mère, de deux œufs fécondés par deux
+  spermatozoïdes différents (deux jumeaux) qui auraient fusionné en tout
+  début de grossesse.
+
+  En Russie, un enfant est né par fécondation \emph{in vitro} avec
+  toutes les précautions possibles. Le test de paternité classique,
+  réalisé après la naissance, montre que le père donneur ne peut être le
+  père biologique. Des examens complémentaires montrent que ce père
+  porte en fait en lui deux ADN, le sien et celui d'un jumeau mort
+  \emph{in utero} à un stade très précoce de la grossesse de sa propre
+  mère, ce qu'on appelle le syndrome du jumeau perdu ou du jumeau
+  évanescent. L'enfant est donc biologiquement le fils de son père et
+  d'un oncle jamais né.
+
+  On n'ira pas plus loin, en indiquant simplement que des tentatives de
+  création de nouvelles chimères sont faites, on s'en doute, dans
+  certains laboratoires, sans publicité. Ces tentatives, bien entendu,
+  posent des questions déontologiques redoutables et ce domaine de
+  recherche est particulièrement problématique. Moins inquiétant,
+  signalons enfin qu'un laboratoire littéraire, l'Oulipo (\emph{OUvroir
+  de LIttérature POtentielle}), propose à tout un chacun de créer ses
+  propres chimères\footnote{Ouliponet.fr/contraintes/chimere. Sur
+    l'Oulipo, voir, par exemple
+    \emph{OU-\textgreater LI-\textgreater PO} 2014\emph{;} Reggianin
+    Schaffner 2016.}. Et l'on conclura.
+
+  \textbf{Conclusion}
+
+  Nous sommes partis, au \textsc{viii}\ieme{} s. av. J.-C.,
+  de Chimère, un monstre tripartite, dont nous ne pouvons, nous,
+  admettre l'existence, mais dont les Anciens, pendant des siècles, ne
+  mirent pas toujours son existence en doute. Nous en sommes arrivés
+  aujourd'hui à reconnaître la réalité de chimères, d'êtres, de
+  personnes en quelque sorte composites dont nous ne soupçonnions pas,
+  dont nous ne pouvions \emph{a priori} pas admettre l'existence,
+  puisqu'une chimère est le fruit d'une imagination proche de la folie.
+  L'histoire des mots se révèle parfois bien étrange.
+
+  \textbf{Sources: textes grecs}
+
+  Athénée, \emph{Deipnosophistes,} XI, 97, 19; éd. Georg Kaibel,
+  Leipzig (Teubner), 1887.
+
+  Ctésias, \emph{L'Inde,} fragment 45; éd. Dominique Lenfant, Paris
+  (CUF), 2004.
+
+  Ctésias, in Antigone de Carystos, \emph{Histoires étonnantes}, 166
+  (182); éd. Dominique Lenfant, Paris (CUF), 1999.
+
+  Euripide, \emph{Electre}, v.473-474; éd. Henri Grégoire, Paris
+  (CUF), 1923.
+
+  Euripide, \emph{Ion,} v.\emph{}203-204; éd. Henri Grégoire, Paris
+  (CUF), 1925.
+
+  Euripide, \emph{Sthénébée,} fragments 665A et 669; éd.François Jouan
+  et Herman Van Looy, Paris (CUF), 2002.
+
+  Héraclite le paradoxographe, « Περὶ Ἀπίστων, On Unbelievable Tales»,
+  éd. Jacob Stern, \emph{Transactions of the American Philological
+  Association} 133.1, 2003.
+
+  Hésiode, \emph{Théogonie}, v.319-323; éd. Paul Mazon, Paris (CUF),
+  1928.
+
+  Homère, \emph{Iliade} VI, v.178-183 et XVI, v.327-328; éd. Paul
+  Mazon, Paris (CUF), 1937.
+
+  \emph{Scholia in Iliadem} VI, v.181a et b, éd. Hartmut Erbse,
+  \emph{Scholia Graeca in Homeri Iliadem}, Berlin (De Gruyter), 1969-83.
+
+  Lucien, \emph{Qu'il ne faut pas croire à la calomnie à la légère,}
+  26; éd. Emile Chambry revue par Alain Billault et Emeline Marquis,
+  Paris (Lafont) 2015.
+
+  Lysias, fragment 439; éd. Louis Gernet, Paris (CUF), 1926.
+
+  Palaiphatos, S\emph{ur les récits qu'on ne peut croire,} 28:
+  «Bellérophon»; éd. Kai Brodrsen, Stuttgart (Reclam), 2002.
+
+  Plutarque, \emph{Œuvres morales IV.} \emph{Conduites méritoires des
+  femmes}, 244-248; éd. Jacques Boulogne, Paris (CUF), 2002.
+
+  Pseudo Apollodore, \emph{Bibliothèque,} II, 30-31, éd. J.G.Frazer,
+  trad. J.-C.Carrère, B.Massonie, Besançon, 1991.
+
+  Strabon, \emph{Géographie,} XIV, 3; éd Aude Cohen-Skalli, Paris
+  (CUF), 2024.
+
+  
+  \textbf{Sources: textes latins}
+  
+
+  Fulgence le Mythographe, \emph{Mythologies}, III, «\emph{Fabula
+  Bellerophontis}»; éd. Etienne Wolff \& Philippe Dain, Villeneuve
+  d'Ascq (PU Septentrion), 2013.
+
+  Hygin, \emph{Fables,} 57; éd. Jean-YvesBoriaud (CUF), 2012.
+
+  Isidore de Séville, \emph{Étymologies,} I, 40; XI, 3, 36; XIV, 14, 3
+  éd. Wallace MartinLindsay, Oxford, 1911.
+
+  Mythographe du Vatican, III, 14, 4 et 5 «\emph{De Perseo}» ; éd.
+  Philippe Dain, Besançon (ISTA), 2005.
+
+  Ovide, \emph{Métamorphoses} VI, v.339-341; IX, v.647; éd. Georges
+  Lafaye, Paris (CUF), 1928.
+
+  Pline l'Ancien, \emph{Histoire Naturelle,} II, 110;
+  éd. Jean Beaujeu, Paris (CUF), 1951.
+
+  Servius, \emph{Sur l'Énéide,} VI, 288; éd. Emmanuelle Jeunet-Mancy,
+  Paris (CUF), 2012.
+
+  \textbf{Abréviations}
+
+  CUF: Collection des Universités de France (dite Collection Budé).
+
+  LIMC: \emph{Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae.}
+
+  RA: Revue archéologique.
+
+  TLF: \emph{Trésor de la langue française}.
+
+  \textbf{Bibliographie}
+
+  Amandry 1948: Amandry P., «ΠΥΡΠΝΟΟΣ ΧΙΜΑΙΠΑ», \emph{Mélanges
+  Charles Picard}, \emph{RA}, p1-11.
+
+  Belgovskii 1944: Belgovskii L., «The Causes of Mosaicism Associated
+  with Heterochromatic Chromosome Regions», dans \emph{OTS 61-11476},
+  \href{https://fr.wikipedia.org/wiki/D\%C3\%A9partement_du_Commerce_des_\%C3\%89tats-Unis}{United
+  States Department of Commerce} - Office of Technical Services.
+
+  Bellinck 1874: Bellinck A., \emph{Cours élémentaire de botanique},
+  Paris.
+
+  Camille 2011: Camille C., \emph{Les Gargouilles de Notre-Dame:
+  Médiévalisme et monstres de la modernité}, Paris.
+
+  Darwin 1869: Darwin C.: \emph{De la variation des animaux et des
+  plantes à l'état domestique}, nouvelle éd. française
+  sous la dir. de P.Tort, Paris, 2015.
+
+  \emph{Encyclopédie}: Diderot D., D'Alembert J. dir.,
+  \emph{Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et
+  des métiers}, Paris, 1751-1772.
+
+  Ebert, Dando 2022: Ebert D. A., Dando M., \emph{Requins, raies et
+  chimères d'Europe et de Méditerranée}, Paris.
+
+  Gozlan 2024: Gozlan A. M., «Génétique: histoires incroyables de
+  chimères humaines naturelles», \emph{Blog Réalités biomédicales,} 21
+  et 28 mai. https://www.lemonde.fr/blog/realitesbiomedicales/2024.
+
+  Jacquemin: Jacquemin A., \emph{LIMC}, \emph{s. v.} «Chimaira.
+
+  Le Men 2010: Le Men S., «De \emph{Notre-Dame de} Paris au
+  \emph{Stryge}: l'invention d'une image», \emph{Livraisons de
+  l'histoire de l'architecture} 20, p.49-74.
+
+  Michel 1994: Michel R. dir., \emph{La Chimère de Monsieur Déprez},
+  Catalogue de l'exposition du Département des arts graphiques du Musée
+  du Louvre, Paris.
+
+  Morel: 2003: Morel P., «Quelques considérations sur les chimères de
+  la Renaissance», in Ottinger 2003, p.29-43.
+
+  Moretti 2003: Moretti S.-A., \emph{Du mythe au motif, de l'hybride au
+  concept, d'Orient en Occident. Histoire de l'invention de Chimère de
+  la période orientalisante à l'hellénistique}, thèse.
+
+  M'Uzan M. de 2005\emph{: Aux confins de l'identité},
+  Paris.
+
+  M'Uzan M. de et alii 2008: \emph{La chimère des
+  inconscients, débat avec M. de M'Uzan}, Paris.
+
+  Ottinger 2003a: Ottinger D. dir., \emph{Chimères}, Arles.
+
+  Ottinger 2003b: Ottinger D., «Quand reverdit l'acacias (surréalisme
+  et écriture chimérique», in Ottinger 2003, p.59-81.
+
+  Quatremère de Quincy 1832: Quatremère de Quincy A.-C.,
+  \emph{Dictionnaire historique d'architecture}, Paris.
+
+  Ramée 1868: Ramée D., \emph{Dictionnaire général des termes
+  d'architecture}, Paris.
+
+  Roes 1934: Roes A., «The Representation of the Chimaera»,
+  \emph{JHS} 54, p.21-25.
+
+  Thomas 2002: Thomas H., \emph{Le Mystère de l'homme
+  de Piltdown: Une extraordinaire imposture scientifique}, Paris.
+
+  \textbf{Illustrations}
+
+  Fig.1. Statère de Sycione, argent; wikimedia commons
+
+  Fig.2. Chimère d'Arrezzo, bronze (\emph{ca} 400 av. J.-C.), Florence,
+  Museo archeologico nazionale; wikimedia commons.
+
+  Fig.3. Chimère, plat à figures rouges, Apulie (\emph{ca} 350-340 av.
+  J.-C°, Louvre K362; wikimedia commons.
+
+  Fig. 4. Chimère et Bellérophon, relief Jacobsthal (500-440), Mélos (?)
+  British Museum; wikimedia commons.
+
+  Fig.5. Bellérophon affrontant Chimère, mosaïque (2\ieme{}
+  s. ap. J.-C.), musée Rolin, Autun; wikimedia commons.
+
+  Fig.6. La stryge de Notre-Dame
+
+  Fig.7. \emph{La Chimère de Monsieur Déprez}; Gallica, BNF.
+
+  Fig.8. Caricature révolutionnaire: les trois ordres et Chimère;
+  wikimedia commons.
+
+  Fig.9. Gustave Moreau, \emph{La chimère}, 1858, in Ottinger 2003.
+
+  Fig.10. Victor Brauner, \emph{Chimère,} 1941, in Ottinger 2003
+
+  Fig.11. L'homme de Piltdown, reconstitution; wikimedia commons.
+
+  Fig.12. \emph{Chimère de Fidji}, Marseille, MUCEM; wikimedia
+  commons.
+
+  Fig.13. Thomas Grünfeld, \emph{Misfits}; in Ottinger 2003.
+
+  Fig. 14\emph{. Citrus Bizzaria} ; wikimedia commons.
+\FloatBarrier
+\end{refsection}
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+\tableofcontents
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+ 132 - 0
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+\end{center}

+ 25 - 0
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